13/12/2012

DJINNS



En Tanzanie, comme dans beaucoup de pays, une alliance avec le monde invisible est toujours possible. Sur la côte swahili (1), elle est établie lorsque des djinns (ces génies qui permettent de comprendre l’inexplicable : infortune, maladie, échec divers etc.) se rendent chez les hommes.
Trois modalités de cette relation peuvent être relevées :
- dans un premier cas de figure, la communication est établie dans les termes d’une alliance contrainte. Le djinn se présente, l’homme est possédé. On dit alors que le génie « monte », pour qualifier la transe qui permet de dialoguer ou d’établir une relation avec lui. Certains individus, souvent plus disposés que d’autres, vont alors quitter leur état de conscience habituel et, après une phase convulsive, entrer en liaison avec ces êtres hybrides et ambivalents appelés shetani. Pour qu’elle ait lieu, la transe de possession doit se dérouler dans le cadre d’un « rituel collectif » pungo ou chuchizo, en présence de musiciens et de nombreux participants. Le contact avec le djinn est pâti : lorsque le possédé reprend conscience, il ne se souvient de rien. S’il n’est jamais recherché en tant que tel, jamais il n’est considéré comme non désiré.
- dans un autre cas de figure, ce contact peut présenter la forme d’une expérience quasi onirique. Le djinn ne possède plus (hapandi « ne monte pas ») mais « visite » la personne obnubilée, dans le cadre d’un « rêve nocturne » ndoto ou « éveillé » ruya. Lorsque cette expérience onirique se répète, la personne peut se considérer comme « élue » et ayant des aptitudes au chamanisme. Elle pourra alors officier et convoquer son djinn à volonté, dans une relation que l’on peut dire auto-induite. Aucun instrument de musique, aucun rituel collectif ne sont nécessaire ; seule la lecture de sourates coraniques, la fumigation de « bâtons d’encens » ubani et de « résines de benjoin » udi font partie des techniques utilisées pour faire venir les djinns. Un chaman peut également, dans certaines circonstances, s’entretenir avec son propre djinn dans ses rêves et rechercher des solutions aux infortunes ou aux afflictions pouvant toucher les membres de sa communauté. Un djinn peut également se laisser apercevoir par quelques chamans expérimentés, réputés « clairvoyants » et capables d’avoir des « visions » diurnes. A la différence du possédé, le chaman est toujours l’acteur de sa propre transe : il est toujours conscient ou maître de ce qui lui arrive.
- enfin, derniers cas, les mizuka (du verbe kuzuka "inventer, créer"). A l'opposé des shetani, qui "obéissent à la loi divine", amri ya Mungu et en sont l'émanation, les mizuka sont créés par des êtres humains (souvent des guérisseurs et des maîtres coraniques) puis sont "élevés" kufuga et utilisés dans un but maléfique. Les mizuka ne possèdent pas. Leur action est de l'ordre de la dévoration, du vampirisme. Seule l'intervention d'un spécialiste "nettoyeur" rambaramba permet de détecter le djinn maléfique et de le "lécher" kuramba pour le faire disparaître. Autrement dit, dans ce contexte moderne, lorsque le mzuka attaque, la personne visée est envoûtée (2). 


Une conception dualiste de la personne et du monde 

Toute communication avec les djinns serait impossible si elle ne reposait pas sur une conception particulière du monde et de la personne humaine. Sur la côte tanzanienne, deux points essentiels sont à souligner :
  • L’être humain est fait d’un « corps » mwili et d’un « âme » nafsi pouvant quitter l’enveloppe corporelle voire, comme quelques cas de médiumnisme pratiqué par certains devins semblent l’attester, survivre à la mort. Le départ nocturne de l’âme est aussi une condition des pratiques chamaniques et semble justifier le rêve prospectif. On considère généralement que ces absences mettent en péril l’intégrité de la personne humaine lorsqu’elles se répètent et se prolongent, comme c’est le cas lorsqu’on est « ensorcelé » kurogwa ; dans ce dernier cas en effet, l’envoûté se transforme en « zombi » ndondocha et s’épuise dans un labeur sans fin, au profit d’une société de sorciers se réunissant la nuit. Tout se passe comme si les relations au monde invisible avaient pour principal enjeu la définition des frontières entre les mondes possibles.
  • Le monde est double : il y a ce monde-ci, visible, tangible, quotidien et le monde invisible, inaccessible aux hommes ordinaires et que seuls certains spécialistes – guérisseurs, médiums, sorciers, chamans – peuvent fréquenter. Le monde invisible est principalement celui des djinns ; il est décrit et parfois exploré par certains textes sacrés que les spécialistes locaux connaissent bien (ainsi la sourate coranique XXXIX, 42 qui évoque explicitement l’idée que les âmes des dormeurs se détachent de leur corps ; beaucoup citent aussi la sourate LXXXV, 22, célèbre pour évoquer la fameuse Table gardée, ce lieu céleste où se trouverait conservée la contrepartie invisible du Coran : les côtiers en ont tiré une interprétation connue sous la forme d’un récit quasi mythique retraçant les origines du djinn Kisisina (3),

Entre ciel et terre

Connue de certains spécialistes, l’origine des shetani est centrée sur le personnage de Kisisina.
Kisisina est un djinn qui vécut longtemps auprès de Dieu ; celui-ci en avait fait un grand savant et l’avait instruit des connaissances de l’univers. Vivant près du Seigneur, Kisisina conçut un jour le projet de dérober les secrets de l’univers en pratiquant la divination. Dieu s’en alarma, lui retira sa « confiance » radhi et l’expulsa de son royaume. Puis, constatant qu’il y avait péril en la demeure, il demanda à l’archange Gabriel d’aller reprendre les livres sacrés utilisés par Kisisina. L’archange ne se fit pas prié ; heureux d’abuser le djinn, il prit la forme d’un être humain et se présenta devant lui. « Sais-tu où se trouve l’archange Gabriel ? » lui demanda-t-il. Kisisina prit son livre de divination et consulta l’invisible. Il s’y reprit à plusieurs fois pour être sûr de la réponse car tout semblait indiquer que l’archange était l’un des deux. Une dispute s’ensuivit, puis l’archange parvint à subtiliser le livre pour le rapporter à Dieu. Mais en arrivant dans le royaume des cieux, Gabriel s’aperçut qu’il était suivi par Kisisina. Craignant qu’il ne le rejoignît, il déchira un feuillet du livre sacré et le jeta en direction de son poursuivant. Celui-ci le ramassa, tourna les talons et redescendit dans le monde des hommes.

En ces temps anciens, les djinns et les hommes se côtoyaient et pouvaient se voir les uns les autres. Lorsque Kisisina revint sur terre, pensant avoir récupéré son livre, il continua ses activités. Les années passant, il voulut un jour connaître les circonstances de sa mort future. Il interrogea le destin, et la divination lui révéla le nom de l’agent maléfique qui serait responsable de son décès. « C’est une « raie» nyenga (ou bocho, Taeniura lymma) qui te tuera », lui répondit-on. Informé de ce mauvais présage, Kisisina prit la résolution de s’installer sur le continent, persuadé d’échapper ainsi à ce funeste destin. « Les continentaux ignorent tout de l’existence de ce poisson, se disait-il, je suis sauf ». Intrigués par la conduite de Kisisina, ses hôtes lui demandèrent la raison de sa présence parmi eux. Le djinn consentit à leur donner des explications, ironisant sur la nature de l’oracle rendu. Les continentaux l’interrogèrent sur la forme de ce poisson. Kisisina leur fit un dessin sur le sol, insistant sur la queue perfide de la raie. « Ce poisson est inoffensif, leur expliqua-t-il, tant que vous ne mettez pas le pied à cet endroit... ». En moins de temps qu’il n’en fallut pour le dire, le dessin se mua en poisson, la queue se rétracta et cingla la jambe de Kisisina qui, touché mortellement, s’effondra sur le sol.

Ce récit est instructif à plus d’un titre. Kisisina est le djinn par lequel la connaissance de l’invisible est parvenue aux hommes. Il décrit une situation originelle dans laquelle un djinn jouit librement d’un objet sacré (un livre) auquel est attribué un pouvoir infini. Cette situation ne dure pas : Kisisina commet une faute en voulant s’emparer des secrets divins. Le Très Puissant se dresse contre lui et l’expulse de son royaume. Le djinn perd une partie de ses pouvoirs et se retrouve dans la société des hommes où son savoir-faire est partiellement transmis. La situation actuelle doit être comprise à la lumière de cette forme d’hybris originelle : il est vain et arrogant de vouloir tout connaître mais les djinns nous montrent une des voies possibles d’accès à l’invisible.
De nos jours, la composition de l’ordre invisible a conservé la référence implicite à ce récit. Les mêmes valeurs du haut et du bas, de l’humide et du sec, de la mer et du continent continuent d’animer les représentations. La plupart des shetani passent en effet pour habiter deux types de milieux : la « mer » bahari et les « zones montagneuses » milima. Cette répartition selon le cadre géographique en recoupe une autre : celle qui oppose les djinns côtiers aux djinns continentaux. Mais il s’agit d’une vision extérieure au phénomène car ce qui les différencie principalement, ce sont leurs « mœurs » madhehebi c’est-à-dire leurs « habitudes alimentaires » vilaji et leurs façons de se manifester dans la « danse » uchezaji. Vus de l’intérieur, tous les djinns sont des gardiens-protecteurs qui se répartissent en deux grandes familles selon leur mode de déplacement : selon qu’il sont « aériens » jini wa angani ou « terriens » jini wa chini. Les aériens sont principalement les « derviches » Darwesh et les « commandants » Kamanda, tous les deux côtiers. On ne peut les faire venir dans le cadre d’un rituel que si l’on possède une chaise haute, ou une « balançoire » pembea car le guérisseur ou l’initié ne doit pas toucher le sol de ses pieds s’il veut entrer en contact avec eux. Les continentaux sont tous pour la plupart des terriens mais comme une de leurs propriétés essentielles est l’imitation, depuis peu, il arrive que certains djinns fassent comme leurs homologues côtiers.

"Par les bois du djinn"

Passons en revue quelques djinns. Par ordre de fréquence et en fonction de leur origine géographique mentionnons, parmi les côtiers : Darwesh (ou Shehe), Kamanda (« le commandant »), Almaiti (« la mort »), Kibwengo (« le monstre marin »), Mzungu (« l’européen »), Karyanike. Parmi les continentaux : Lipuga (ou Makuira), Mmakonde (originaire du pays Makonde), Mnyasa (de l’ethnie Nyasa), Matumbi (de l’ethnie Matumbi), Nchanchera (« le tourbillon »), Simba (« le lion »), Nyoka (« le serpent »).

Les côtiers ou les djinns blancs
Appelés aussi djinns blancs, ils sont fortement personnalisés car rattachés à l’islam (on les appelle aussi rohani (4) et au service du « culte » musulman ibada ; ils n’aiment pas les traitements à base de plantes médicinales et préfèrent les « grandes lectures divines » maandishi ya Mwenyewzi Mungu et les makombe « tablettes coraniques effacées avec de l’eau safranée ». Pour être agréés, les possédés doivent leur donner des présents : de « l’eau de rose » marashi, du « sirop d’orange » oranji, des sodas, du sucre, de la « cardamome » hiliki. Ces djinns ont la réputation de manger proprement et de séparer les aliments (ils ne mélangent pas le sucré et le salé, le plat et « l’accompagnement » kitoweo). La possession ne dure pas longtemps et les djinns se font assez discrets. Les plus appréciés sont les « djinns du dhikr » jini wa dhikiri ou encore les « djinns instruits » jini wa kisomo, c’est-à-dire ceux que l’on sollicite à la faveur de grandes lectures coraniques et de longues psalmodies accompagnées d’expirations rauques et de mouvements des bras de haut en bas. La pratique du dhikr dans la transe de possession (c’est-à-dire en dehors de son contexte d’élaboration et d’usage) est pour le moins surprenant. Elle signale de manière éloquente une contiguïté de l’extase mystique et de la possession.


Parmi ces djinns pratiquant le dhikr, Darwesh (ou Shehe) figure en bonne position. Il est de rang supérieur; facile à identifier parce que djinn blanc, on lui reconnaît la capacité de provoquer un affaiblissement de la lucidité, voire d’égarer ses « insufflés » (mais à l’instar de tous les rohani, il ne rend jamais fou) ; beaucoup de leurs adeptes affirment volontiers que ce djinn a une inclination particulière pour les ingrédients ou les techniques qu’utilisait le prophète Mohamed, c’est-à-dire les dattes, le « café en grain » buni (mélangé avec du sorgho et du sucre), le riz pilaf et le café chaud. Darwesh a une dignité qui le place au dessus des autres djinns ; on le compare souvent à un grand « juge » hakimu. Lorsque tous les djinns d’un possédé sont partis, c’est lui qui se « retirera » le dernier (littéralement, « démettre, détacher » kuchomoka), tout en laissant derrière lui l’impression d’un « souffle » protecteur upepoDarwesh est un djinn reconnaissant dont la bonté est réputée parfois rejaillir sur la lignée familiale des participants. C’est pour cette raison que certains spécialistes organisent des rassemblements tous les vendredis pour lui rendre hommage ; dans ces cérémonies chuchizo circulent le riz pilaf, du « jus de raisin » zabibu, du café et des dattes en signe de gratitude. Ce chef a ses vassaux en la personne de « commandant » Kamanda ou de Nyasa.
Kamanda est en effet un soldat dont la mission est d’assister Darwesh. Militaire de formation, il est reconnu pour ses capacités d’imitation (trait qu’il partage avec les djinns continentaux). Ses manifestations sont bruyantes : chacun de ses chants est marqué par un frappement sonore des pieds et ses insufflés ont parfois beau jeu d’avancer en pas cadencé. Son tempérament est des plus surprenant : c’est un braillard qui ne s’apaise que lorsqu’on lui donne du sang. Il n’est d’ailleurs pas très regardant sur la provenance du sacrifice : qu’on lui serve du sang de chèvre ou de pigeon, peu lui importe, il le prendra en se réservant le droit de se plaindre ensuite. Kamanda fait la parade : ses possédés sont particulièrement agités, circulant dans la salle liturgique sans aucun ordre, se cognant la tête contre les murs et hurlant à l’envi des mots incompréhensibles, sortant du cercle de danse pour prendre en main la « parade » pledi (parfois taburu), quitte à aller à la rencontre d'un autre pour lui « donner des ordres » kuamrisha, faire le « salut militaire » saluti ou simuler une passe d’armes. Il porte généralement des vêtements blancs avec des étoiles rouges sur les manches.
Al maiti est un djinn marin particulièrement puissant qui jouit d’une sinistre renommée. Ce djinn mérite toute notre attention car il se manifeste uniquement à la faveur de lectures coraniques : on récite le takbir après avoir fait « l’appel à la prière » adhana. Ici nul besoin de tambours ni de chants. Il vient sans se faire annoncer, brutalement sans que l’on ait pris soin d’établir un premier contact. Ses insufflés manifestent sa présence par de larges mouvements de bras, comme s’il fallait évacuer les lieux lorsqu’il monte. Il est craint car il peut tuer (d’où son nom). Lorsque les patients sont revêtus de ce djinn, ils « s’évanouissent » kuzirai ; il est souvent conseillé de les recouvrir d’un long drap blanc, espèce de « linceul » sanda avant la lettre. Al maiti n’a pas d’amis, il ne dialogue pas, on ne sait pas ce qu’il veut sinon le sang de deux « pigeons » kunda. C’est souvent ce djinn (et Bedui qui lui ressemble par la violence des tourments qu’il provoque mais qui se calme dès qu’il reçoit ses offrandes) que les maîtres-sorciers utilisent, asservissent dans un but maléfique. Avec Al maiti, aucune parade à la mort ne peut être envisagée si l’on est impur ou « souillé » mchafu. Mais si l’on est « pur » msafi, ce djinn (ainsi que Bedui) peut tomber amoureux et se faire ensuite complice de son élu.
Kibwengo est un djinn marin hilare, fourbe, tricheur, espiègle mais sympathique. C’est un farceur capable de ressentir des émotions fortes. Quand il vient, kibwengo réclame de la farine de sorgho et un peu de « miel sauvage » chopi chopi, mets de choix que l’on peut toutefois compléter ou remplacer par du crabe ou des coquillages. Lorsqu’il monte, son élu est pris de fous rires et parle comme un enfant. C’est un des rares djinns qui peut être aperçu en bord de mer ou dans le dédale des palétuviers. Dans ce milieu semi aquatique, il peut prendre des aspects divers : se métamorphoser en « murène » mkunga ou en monstre hideux particulièrement repoussant. On le décrit comme une créature effrayante, pourvue d’un long nez et aux yeux caves ; d’autres témoignages en font un être assez corpulent, ayant une poche sur le ventre comme le « kangourou » kangaro où il placerait les « coquillages » tondo qu’il ramasse. Ses mains n’ont que deux larges doigts dont il se sert comme d’une pince et qu’il ne craint pas de plonger dans l’eau chaude pour saisir un plat cuit.
Mzungu a, quant à lui, la force légendaire des djinns à tempérament extraverti. S’il n’est pas le plus puissant des djinns, ses possessions peuvent être intimidantes. Mzungu donne des ordres, peut être bagarreur et a le verbe haut. Avec lui, la possession ne manque jamais de facéties à connotation sexuelle, de crises convulsives accompagnées de roulades au sol, et ses chants sont manifestement empreints d’une joie et d’une bonne humeur qui sont les signes, pour beaucoup d’observateurs extérieurs, de ses origines européennes. Pour l’apaiser, les adeptes devront lui offrir une cigarette à fumer et quelques biscuits qui sont, à n’en pas douter, des plaisirs européens. Mzungu s’exprime dans la langue (5) de son appartenance d’origine, souvent l’anglais, plus rarement l’allemand et de nos jours l’italien. Lorsqu’il monte, il lui arrive parfois de jouer les gangsters ou les G.I.. Certaines de ses manifestations font rire l’assistance : habillé de bleu (sa couleur préférée), il s’assied à l’européenne (en « croisant les jambes » kupiga nne lorsqu’il est sur une chaise, ce que les swahili ne font jamais). Il porte parfois un bob, ou une « casquette » kapero et une chemise avec des « écussons » tepe en forme d’étoile et de demi-lune. Notons que la plupart des gens ne savent pas vraiment le situer, à l’instar de tous les djinns métisses.
Comme les djinns continentaux, les côtiers ont, eux aussi, leur lieu de « pèlerinage » ziara. Dans la région de Kilwa existe un lieu-dit, Pandawe, situé en bordure de mer, non loin du village de Pande Ploti. On doit s’y rendre à jeun, en petit groupe, accompagné d’un spécialiste. Il s’agit d’une petite « colline sacrée » jabari où l’on monte pour faire une demande ; mais avant d’y parvenir, il y a un « reposoir » kituo  où les adeptes font une pause pour brûler de l’encens sur trois grosses pierres (6) et formuler des intentions de prière ; puis ils montent sur la colline, entrent dans une hutte, immolent un pigeon et font une « promesse de rétribution » nadhiri (si je réussis dans tel domaine, je rapporterai ceci ou cela). Puis ils redescendent et certains adeptes vont se baigner dans la mer pour, dit-on, se purifier (laisser dans l’eau tous ses problèmes). Quelque temps plus tard, un adepte peut y revenir pour faire un autre sacrifice en guise de remerciement (si la personne a été exaucée dans ses vœux). Beaucoup de guérisseurs y vont également pour faire provision de plantes médicinales (car le lieu sacré est en pleine brousse).


Les continentaux ou les djinns noirs

Ils présentent de forts contrastes lorsqu’on les compare aux djinns blancs. A l’unanimité, tous les témoins s’accordent à dire que ce sont les djinns du désordre et des mélanges. Ils sont grossiers, profèrent des injures et se querellent facilement avec les autres, pas uniquement parce qu’ils boivent de l’alcool et mangent du miel de brousse, mais parce qu’ils associent ces ingrédients avec de la viande et de la « bouillie de manioc » ugali. Ils ont d’ailleurs un goût prononcé pour les mets réputés sauvages : « racines de brousse » ming’oko (Dioscorea sp.), porridge de sorgho, banane plantain, canne à sucre, miel de brousse. C’est la raison pour laquelle on les nourrit par terre, dans des « plateaux » sinia où les mets sont disposés en vrac. Les possédés « s’empiffrent » kubugia, se barbouillent le visage et les cheveux de bouillie puis finissent par des haricots cuits et du miel (mélange sucre / salé). Habillés de « cotonnades noires » kaniki (incarnation de la laideur plus que du paganisme), les possédés auront à les satisfaire en buvant le sang d’un sacrifice (poulet de couleur sombre, chèvre noire), que le maître guérisseur leur fera boire à la faveur de danses tambourinées. Ces djinns sont souvent associés à la folie (comme Kamanda aussi...) ou à des pathologies invalidantes (bras ou jambes paralysés, surdité temporaire, manque d’appétit). On les compte parmi les plus bruyants et leur transe peut durer de longues heures (les guérisseurs peuvent rester pris tout le temps du rituel). Absolument impudiques, ils n’ont pas besoin de se cacher comme le font les djinns côtiers qu’on recouvre souvent d’un long drap blanc. Les continentaux sont sales, ce qui explique qu’on puisse les appeler en état d’impureté, alors qu’il est exigé de faire ses ablutions si l’on veut inviter les rohani. Ce sont par ailleurs de grands imitateurs, ce qui les rend coupables, aux yeux des djinns côtiers, de toutes les usurpations. C’est la raison pour laquelle on retrouve chez eux des pratiques qu’ils ont empruntées (mais les swahili parlent de « vol » kuiba) aux côtiers (par exemple la « balançoire liturgique » bembea de Kamanda, le drap blanc de Kilima destiné à recouvrir les initiés etc.).
Ces djinns noirs, réputés plus indociles et incontrôlables que les djinns blancs, sont aussi connus pour prendre leurs adeptes par surprise ; c’est le cas de Nyasa. D’autres, comme Makonde ou Matumbi « s’introduisent » kujiingiza parfois alors qu’on ne cherchait pas à les faire venir. D’autres enfin sont sujets à des crises de délire violentes et ne tiennent pas en place dans l’aire de danse. Lipuga, quant à lui, a des « obligations rituelles » makuira que bien des spécialistes ne parviennent à observer ; en effet, tous les maîtres de ce culte sont tenus de nouer entre eux des engagements réciproques : les dons et contre-dons effectués à la faveur des rituels doivent être redistribués pour être placés sous l’autorité du récipiendaire du rite à Ngende (village situé sur le continent et dépositaire du rite). Ce djinn se distingue de ces homologues par le jeu des instruments de musique : il est un des rares djinns à utiliser des « maracas » manyanga. Les adeptes distinguent deux types de Lipuga : Kimbunga, qui reste assis par terre et chante en s’accompagnant de maracas ; Ndwewe ou Mangungu qui commence par chanter et qui se lève pour danser aux sons de tambours. L’un et l’autre boivent de la bière de sorgho, chantent et se roulent par terre. Ndwewe est plus brutal : il lui arrive d’entraîner ses possédés en brousse, et beaucoup de patients se plaignent de cauchemars et d’hallucinations.
Les continentaux imposent à leurs adeptes l’observance de règles « coutumières » précises : porter un « pagne noir » kaniki, une « écharpe rouge » kitambaa chekundu et un « collier de taille » ushanga pour les femmes. Certains se distinguent par quelques traits remarquables : Matumbi veut porter des « sonnailles » njuga (à l’instar de Makonde et de Nyasa), un « serre-tête » kisese en forme de couronne de poils et un « pagne végétal » kibweya pendant les danses. Lors du rituel proprement dit, les offrandes doivent comprendre du sang de poulet et de la « bouillie de sorgho » ugali wa mtama. Ces djinns ont parfois des exigences draconiennes : Matumbi peut désirer des mets difficiles à trouver (des oeufs ou du miel) ou dormir par terre dans un pagne noir ; Simba, dont les signes de possession se manifestent par des douleurs dans le cou et dans le dos, réclame du sang de poulet mélangé à de la cannelle et du sucre. Mais tous portent des vêtements noirs parfois rehaussés de galons rouges ou verts et arborant des écussons en forme d’étoile et des demi-lune rouges.
Au-delà de cette polarisation autour des origines géographiques, plusieurs djinns échappent à toute classification exclusive. Beaucoup se retrouvant en effet dans différents contextes, certains spécialistes font remarquer que les djinns se fréquentent les uns les autres et envisagent parfois la possibilité de se marier. Ces unions sont connues des maîtres guérisseurs : elles ont donné naissance à certains djinns métisses. C’est le cas de Vula, Bedui et Kilima. Vula et Kilima sont originaires de la région du Kilimanjaro en ligne paternelle et de la région côtière en ligne maternelle. L’un et l’autre affectionnent les danses et montent à la faveur de chants tambourinés (principalement des « tambours de basques » matari). Leurs chants sont souvent rimés (mashairi). Ce qui les distingue est parfois dérisoire vu de l’extérieur : Vula aiment les « noix de coco fraîches » dafu, « l’eau de rose » marashi, le fruit du mkungu « Heritiera littoralis », et boit aussi du sang de poulet. Quant à Bedui, c’est un côtier d’adoption puisqu’il est né sur le continent. Son comportement est réputé versatile. C’est l’exemple même du djinn qui cherche chape-chute.



1. Je ne présente ici que des documents d’étude issus d’entretiens et d’observations menés dans la région de Kilwa. Les villages concernés par l’enquête sont : Masoko, Pande Ploti, Namwedo, Nakimwera.
2. Ces djinns ne sont jamais classés en fonction de leur rôle thérapeutique ou des relations de parenté qu’ils pourraient éventuellement entretenir entre eux ; cette question n’est pas pertinente dans le cas de la société swahili de Kilwa. Les djinns ont une existence qui transcende les appartenances communautaires données par la parenté ou le voisinage.
3. Les textes de Ghazali et de Ibn Khaldoum sont également connus.
4. Les rohani ne s’aventurent pas sur le continent (c’est pourquoi ils sont toujours en blanc, le rouge étant la couleur d’une double appartenance). Là-bas, c’est Lipuga, djinn noir, qui domine et préside toutes les cérémonies.
5. Tous les djinns ont leur vocabulaire ; parmi les mots les plus fréquemment utilisés, « l’argent » jebu ou njenjenje ; « l’enfant » nyanyie ; le « père » ou la « mère » kongovyere ; « être enceinte » kubeba kasha. Certains spécialistes disent que les djinns ont leur propre idiome pour se parler entre eux (espèce de « latin » kilatini). L’arabe parlé par Darwesh ou l’anglais de Kibwengo relèvent souvent de ce que les linguistes appellent glossolalie.
6. Ces trois grosses pierres représentent le « foyer » mafiga sur lequel les femmes cuisent les aliments. Symbole sexuel fort dans le rituel des initiations féminines unyago, le foyer est aussi le lieu des complicités domestiques et des dramaturgies sorcellaires ; c’est effectivement sous le foyer que le maître chaman exhume souvent les objets sortilèges usengo dissimulés par les sorcières.

Hakuna maoni:

Chapisha Maoni