15/12/2012

L'ETHNOLOGUE EN BAS BLEU

"Je n'aime pas les spécialistes. Pour moi, se spécialiser, c'est rétrécir d'autant son univers."

Claude Debussy 


Depuis Malinowski (1884-1942), des générations d'ethnologues apprennent la « pratique du terrain » sans faire leur Galatée ou leur Momus. Tous les chercheurs connaissent l'histoire de Quesalid mais ignorent complètement celle de Cepparello. Tous ne jurent que par la sacro-sainte neutralité axiologique mais n'ont jamais entendu parler de la restriction mentale d'Ignace de Loyola (1491-1556). Dans ce métier, nous parlons beaucoup de l'empathie et de l'observation participante. Mais le secret de cette méthode n'est-il pas tout simplement de faire comme si tout le monde était estimable ? L'art de la conversation civile, définie avec délectation par Guazzo (1530-1593), avant que nos modernes linguistes n'en redécouvrent les ressorts à défaut d'en comprendre les plaisirs, est certainement le meilleur précis d'initiation à l'ethnographie... Et que dire de Mlle de Scudéry ? Mais il est vrai que Clélie ne figure plus au panthéon de la science. L'ethnologie moderne lui a ravi la préciosité. 
L’observation participante, à n’en pas douter, est une technique d’insertion : le dessein est clairement affiché, l’ethnologue doit s’immerger dans le groupe tout en cherchant à ne modifier d’aucune façon la situation créée par sa présence. Il doit se mettre au contact de l’autre, comme si cette chose irréductible – événement, rencontre, conscience, etc. – pouvait s’appréhender sans médiation. Car l’ethnologue recherche la proximité affective. Il doit pouvoir vivre la tendance primordiale d’une société, sentir comme un Bororo, déféquer comme un Swahili et rire comme un Aztèque. Ce faisant, il doit absolument éviter la confrontation, le conflit, le malentendu avec ses hôtes. Cet article de foi ne résiste pas à l’épreuve des faits puisqu’il lui faut bientôt heurter le réel, s’exténuer dans la redite, arracher son masque au mystère, harponner le souvenir de ses hôtes (parce que lui-même n’en a pas) ; il lui arrive même de soupçonner ses informateurs de le flouer (parce qu’il doit rentrer chez lui, il ne reviendra pas). Cette exigence de méthode, pour le moins surprenante, peut se résumer à l'exercice de la main courante (relever les moindres faits) et de l'écriture automatique que Gérard de Nerval – après Cicéron – critique avec esprit dans "Les nuits d'octobre" :

"Cicéron critiquait un orateur prolixe qui, ayant à dire que son client s'était embarqué, s'exprimait ainsi : 'Il se lève, il s'habille, il ouvre sa porte, il met le pied hors du seuil, il suit à droite la voie Flaminia, pour gagner la place des Thermes', etc., etc." (La Pléiade, 1952 :100)

Sauf à faire un aller-retour, c’est-à-dire à ne rester qu’un an ou deux dans la société qu’il désire étudier, tout ethnologue découvre au bout de quelque temps que l’observation participante ne lui sert à rien, sinon – pour reprendre l’expression de Gérard de Nerval – qu’à daguerréotyper le réel : enregistrer des contes, faire des relevés et des listes de mots, consigner des documents d’archives ; aller jusqu’au bout, rentoiler les fragments de l’enquête, rendre compte de tous les aspects d’un phénomène, le mettre en clichés, en bref posséder la réalité. Cette approche précautionneuse n’est-elle pas aussi le signe ou l’aveu d’une imagination étranglée ? 

C’est à dépasser le stade de l’enquête que tout ethnographe doit aspirer. Dans nos sociétés désaffiliées  et déterritorialisées comme partout ailleurs, tout ethnologue conséquent doit se retrouver un jour ou l’autre dans la situation de Gulliver se libérant la vessie sur le château de la reine de Liliput : à ce moment-là, ses hôtes (au moins certains d’entre eux) lui deviennent hostiles (comme l’étymologie du mot hôte nous l’indique). En perdant de sa superbe, en découvrant, comme la grenouille Platée dans le célèbre opéra de Rameau, qu’il a été dupé (parce qu’il est aveuglément crédule), l’ethnographe peut choisir de se ranger derrière ceux qui prennent sa défense, mais alors il ne comprendra jamais rien à ceux qui lui sont hostiles ; il peut, plus subtilement, suspendre son incrédulité pour pratiquer avec Ignace de Loyola une réserve mentale plus propice à l’expression de ses préférences. Outre qu’elle lui permet de se débarrasser de cette méthodologie gnangnan enseignée pompeusement dans nos universités (1), cette situation lui est totalement bénéfique : la belligérance de son commerce avec autrui l’oblige à faire droit aux attributs subjectifs attachés à la personnalité de ses interlocuteurs dans ce qu’ils ont de légitimes et d’humains.

Mais l’ethnographe est un homme sincère. Etranger au monde qu’il désire étudier, c’est un désœuvré, à défaut d’avoir du loisir. Son propre système, à mi-chemin entre l’empathie et l’observation, est une dandinette tant qu’il reste, pour paraphraser ici Rousseau, « inutile dans les affaires et importun dans les plaisirs ». On se souvient de ce que le précepteur de Julie rappelait à sa charmante bienfaitrice : « on ne voit agir les autres qu’autant qu’on agit soi-même ; dans l’école du monde comme dans celle de l’amour, il faut commencer par pratiquer ce qu’on veut apprendre ». L’ethnologue peut-il encore s’abstenir de juger lorsqu’il est pris dans les intrigues, les cabales ou les démêlés du monde ? Quel sens y a-t-il à s’interdire de juger les valeurs d’une société lorsque les phénomènes observés se nourrissent et vivent de hiérarchie ? On ne s’attend pas à ce qu’il prenne partie pour les bonnes manières swahili mais à ne pas le faire, lui restera-t-il assez de discernement pour ne pas aplatir les faits humains qu’il étudie ? D’un point de vue scientifique, les pratiques et les croyances sont interchangeables. Mais force est de reconnaître que la littérature ou l'art en général – si tel est son objet d’étude – se plie mal à une approche de ce genre. Car tout homme de lettres doit se dépasser et s’arracher à l’étroitesse de son milieu culturel s’il désire intensifier et élargir sa relation au monde. La littérature ne peut se passer d’une relation subjective à l’excellence. Le conte oral, dans une moindre mesure, n’échappe pas à cette loi de l’esprit. Un conteur est bon s’il recherche, à chaque fois qu’il a l’occasion de se faire entendre, la manière (le style) le plus littéraire de traiter son répertoire. C’est dans ce moment de tension esthétique que le conteur doit donner le meilleur de lui-même pour échapper à la critique et s’assurer que sa relation a touché son auditoire.

Rien n’est plus étranger à l’éthique de l’enquête ethnographique que de vouloir se comporter comme Valère dans la célèbre pièce de Molière. L’homme sincère, nous dit en substance Molière, est la dupe des cœurs et des passions humaines. Or, force est de reconnaître que la déontologie du métier, en plaçant d’emblée la relation d’enquête sous le signe de la sincérité et de la vraisemblance, hypothèque toute chance de gagner les hommes que l’on côtoie :

« J’éprouve que pour gagner les hommes, il n’est point de meilleure voie que de se parer à leurs yeux de leurs inclinations, que de donner dans leurs maximes, encenser leurs défauts et applaudir à ce qu’ils font. On n’a que faire d’avoir peur de trop charger la complaisance ; et la manière dont on les joue a beau être visible, les plus fins toujours sont de grandes dupes du côté de la flatterie ; et il n’y a rien de plus impertinent et de si ridicule qu’on ne fasse avaler lorsqu’on l’assaisonne en louange. La sincérité souffre un peu au métier que je fais ; mais quand on a besoin des hommes, il faut bien s’ajuster à eux ; et puisqu’on ne saurait les gagner que par là, ce n’est pas la faute de ceux qui flattent mais de ceux qui veulent être flattés. » Valère dans l’Avare.

Un ethnologue conséquent est un homme insincère. Il n’en doute plus s’il a lu Montaigne. Le fait de se défausser ou de décharger ses passions sur de faux objets, la puissance de l'imagination, le mensonge, le fait de pleurer et de rire d'une même chose, l'inconstance de nos actions, tous ces paramètres – si bien identifiés dans les Essais – rendent improbable l'exercice d'une pleine et totale sincérité dans nos rencontres quotidiennes. Cette inconstance – que d’aucuns interpréteront comme une forme d’indélicatesse – lui donne la possibilité de s’affranchir de la médiocrité positiviste où le confine la science (2) et d’épouser les contours d’un véritable détachement sceptique. En sortant des situations délicates dans lesquelles il se trouve pris un jour ou l’autre, l’ethnographe a au moins appris une chose : la familiarité et l’empathie qu’il cherche à mettre en œuvre en toute situation sont impropres à lui faire comprendre que les meilleures informations ne sont jamais conquises ou découvertes ; elles nous trahissent, elles nous surprennent. 

Le scientisme de l’ethnologue, son empirisme acharné doublé d’un certain volontarisme n’ont d’égal que sa frénésie à tout saisir et à croire qu’il est possible de tout voir, tout percevoir, tout consigner. Or, tant qu’il n’a pas compris que les détails scrupuleusement notés n’ont de sens que lorsque ses interlocuteurs le prennent en défaut, l’ethnographe ne pourra se contenter que d’une intelligence partielle des phénomènes qu’il observe. Car l'ethnographe est aussi un homme du monde qui se mêle des affaires des autres. Être dans le monde revient, comme nous invitent à le faire tous les traités de savoir-vivre de la Renaissance, à dissimuler ses qualités (qui lui sont enviées), à paraître inférieur à ce qu’il est réellement, de manière à ne pas porter ombrage à tous ceux qui autour de lui détiennent le pouvoir, à ne pas déplaire et à taire ce qu’il sait déjà et qui pourrait blesser la susceptibilité de ses hôtes, etc. L’ethnologue n’est pas Néron ni Brutus mais force est de constater que c’est à la faveur d’une dissimulation honnête qu’il parvient à comprendre qu’il n’est pas de dispositif communautaire qui n’ait son propre régime d’individualité. Que peut faire un ethnographe qui se voit reprocher d’avoir brûlé la politesse ou d’avoir quitté certains de ses hôtes sans les avoir informés de son départ ? Certains individus sont scrupuleux sur ces principes. L’observation participante ne l’aide en rien ; c’est à manier adroitement la direction d’intention et la restriction mentale qu’il doit se consacrer s’il ne veut pas qu’on lui reproche son manque de savoir-vivre lorsqu’il reviendra (mais il ne reviendra plus). Ce que l’observation participante ne dit pas, c’est dans quelles situations il est préférable d’être galant (et donc rusé) ou revêche, de feindre ou d’être franc comme du bon pain. La méthode traite le tout-venant, nivelle comme si toutes les situations n’obéissaient, in fine, qu’à un seul schéma directeur.
A toujours considérer tout contact, chez soi ou ailleurs, comme comportant un coefficient de belligérance, l’observateur s’oblige à ne jamais anticiper sur l’issue de ses rencontres. Ses informateurs ne l’informent pas toujours ; qu’importe, il n’est pas là pour demander leurs papiers. Bien au contraire, il veut leur laisser le temps d'exister dans ce qu'ils promettent pour plus tard (la maxime de l’ethnographe de terrain n’est pas tant « être neutre et ne pas juger » que « faire comme si » et « plus rien ne sera comme après »). En revanche, en marquant son adhésion inconditionnelle au dogme anti-ethnocentrique, en s’enfermant dans un scepticisme méthodologique et en s’en remettant à la sincérité, il hypothèque toute perspective d’une rencontre véritable, chaotique et improbable. Fréquenter le monde, c’est nous associer à son ouvrage, à sa composition et à son élévation parce que dans le monde, les personnes rencontrées utilisent des ressources spirituelles et éthiques (faut-il le rappeler ?), à commencer par le langage, la pensée et la morale, présents en chacun de nous. Il serait temps de considérer la relation ethnographique comme un drame dont l’issue n’est jamais connue d’avance. Personne ne nous informe jamais de rien. Dans la relation à l’autre, l’ethnologue essaie d’établir une situation de confiance pour que ses interlocuteurs acceptent de lui transmettre un peu de leur monde, ce qui suppose de réinventer des motifs de distinction, de mettre de la distance, de l'éloignement.
L'observation participante voudrait suppléer à l'absence de mémoire. L’ethnologue n’était pas là et on ne saura jamais comment se comportent ses hôtes quand il n’est pas là. Cette méthode veut combler l'incommensurabilité des mondes en favorisant la communication et la proximité, en inscrivant le moment de l'enquête dans un interminable présent, alors que l'enquête est perte, absence et malentendu propices aux plus beaux échanges inégalitaires. Combien de fois me suis-je dit : si les conditions de ma rencontre avec le vieux Mawi s'étaient déroulées sous d'autres auspices, si j'avais dit à Mwajuma que je ne pouvais pas venir avant-hier, si je n'avais pas rencontré Biti Alei en dehors du calendrier rituel, etc. C'est avec des si qu'on restitue l'indétermination de l'enquête. L’ethnographie devient intéressante lorsqu’elle se pense comme un mouvement qui tâtonne, questionne, se conteste elle-même.
Ne pas cerner l'autre dans tous ses attendus, accepter son inquiétante étrangeté – ce qui est incompréhensible dans l'autre, mais nous en rapproche – permettrait de sortir l’ethnologie de ses postulations scientistes. Souvenons-nous de ce que disait Mallarmé : « comprends pas ». Il y a une part obscure dans l'autre (qui peut-être ponctuelle) qui ne gêne en rien la relation amicale qui se développe dans ce mouvement indéterminé. L'incompréhension temporaire n'entrave pas l'écoute (et la relation) ; au contraire, je crois qu'elle la favorise. Or, comprendre, disent les ethnologues, c'est appréhender la matrice – l'idée reçue, le cliché, la doxa, la représentation, la croyance, le code, la formule, etc. – c’est-à-dire la culture au sens anthropologique, mais c'est aussi oublier la perte – la déception, l’empêchement, le recel, l’attente, le probable, le possible, le conditionnel passé – c’est-à-dire l’esprit au sens littéraire, la cultura animi.

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(1) Méthode qui le dispute en ridicule à ce qui est attendu des internautes de easy flirt.com. Mais beaucoup de jeunes ethnologues « de terrain » (sic), conscients des limites du bréviaire maussien, pratiquent déjà le free hug pour se rapprocher de leurs « informateurs ».
(2) Ce positivisme est pour beaucoup dans l’hostilité que la discipline rencontre aujourd’hui auprès d’un public qui sait, par lectures et expériences, que si nous pouvions découvrir ce qui fait précisément l’humanité d’une société, nous serions capable aussi d’en désigner les horreurs. 

Hakuna maoni:

Chapisha Maoni