17/01/2013

ARCHÉOLOGIE MODERNE AU TANGANYIKA



Je suis heureux d'accueillir aujourd'hui le billet d'humeur de Pierre BLANCHARD, architecte récidiviste et excellent connaisseur des îles de Zanzibar, de Pangani et de l'archipel de Kilwa, où il a sévi plusieurs années à titre d'expert dans de nombreuses organisations. 
                        

Werner Janensch lors de l'expédition de Tendaguru en 1910. 

(© Université d'Humboldt à Berlin : Musée d'histoire naturelle, Buddensieg)


Après la saison des pluies, chaque année en Tanzanie se produit une grande migration. Il ne s’agit pas de la célèbre migration des gnous du Ngorongoro, ni de celle moins connue des buffles du Katavi, il s’agit d’une espèce qui n’est pas encore menacée d’extinction : les archéologues. Ils arrivent de partout, de Finlande, d’Espagne, d’Amérique, de Suède, de France et même d’Angleterre, débarquant sur les sites historiques les plus accessibles, privilégiant les mois de l’hiver équatorial car leurs poils trop longs les empêchent de supporter les périodes de chaleur du continent noir.
Ces professeurs, ces docteurs, sont dotés de bien étranges particules : archéo-anthropologues, archéo-paléontologues, archéo-plantologues, archéo-zoologues, qu’ils associent volontiers au renom de prestigieux instituts ou d’illustres universités. Les cartes de visites de ces découvrologues sont de celles que l’on laissera traîner sur la table de nuit à coté d’une boite de Salama pour charmer Mwajuma.
L’estivage des chercheurs sera court. Il durera quelques semaines, parfois un mois, mais il est épuisant ! Le Professeur Jones reviendra brûlé par le soleil, dévoré par les piqûres, l’estomac ravagé par l’ « ugali » et le portefeuille détroussé par les « rafiki ».
Dans la bibliothèque centenaire de son institut, l’africaniste pourra raconter les nouveaux rapports sociaux décomplexés qu’il a su mettre en place avec ses employés. Il parlera désormais d’une démarche d’éducation populaire et de partenariat avec les communautés villageoises « kuma mamaye, utaongeza hela ya mzungu !».
De ces courtes explorations, les découvertes seront toujours exceptionnelles car elles permettront à ces experts d’alimenter une année complète de publications et de conférences, de justifier leurs subventions et même de révolutionner l’histoire de l’Afrique de l’est.
Mais dans les collèges tanzaniens, depuis 1950 on apprend toujours une histoire qui semble immuable, mélangeant joyeusement un royaume du Monomotapa fondé par la Reine de Saba et un Ramsès II originaire de Mwanza.
Car à la direction des Antiquités de Dar-es-Salaam, les souvenirs que laissent ces docteurs se résument aux montants des bakchichs versés aux fonctionnaires qui ont eu le privilège d’assister à leurs incursions. Les responsables en charge de l’héritage du pays ne s’endormiront jamais sur leurs publications, ne bailleront pas à leurs conférences, ne pourront même pas faire prendre la poussière à leurs rapports ronéotypés.
Si les Tanzaniens restent désespérément hermétiques à toutes ces prospections, c’est qu’elles ne leur sont pas destinées. N’en déplaisent aux fameux pourfendeurs de l’ethnocentrisme, ce type de recherche n’est que le reflet d’un Occident moderne sous Prozac.
La mode est au misérabilisme, les archéologues ne s’intéressent donc plus aux palais de pierre mais rêvent de fouiller la maison des pauvres. Comme il ne reste plus rien de ces cabanes, ces brillants érudits ont trouvé une solution : fouiller des maisons construites il y a une vingtaine d’années. Le Professeur Jones tentera alors de démêler les origines de l’identité swahilie en observant des chaussures d’importation chinoise, des morceaux de « kanga » synthétiques et des bouteilles de bière issues des usines d’État de Mwalimu Nyerere.
La mode étant également aux minorités sexuelles, le British Institut lançait, il y a quelques années, un programme archéologique sur le « gender ». Aucun résultat n’a été diffusé pour le moment mais il ne fait aucun doute que d’ici quelque temps, de jeunes étudiants trouveront des traces de travestis datant du XVe siècle et peut être même quelques éléments d’une Gay-pride à Gedi. Rassurons-nous, le Professeur Jones, lui, a une conception tout à fait traditionnelle du « gender » et dans la Land Rover des Instituts, le va-et-vient des villageoises a souvent  eu raison des ressorts des banquettes arrières.
Camoufler toutes ces recherches aux thématiques douteuses n’est pas difficile ; il suffit de les noyer dans des coupes stratigraphiques, des dizaines de relevés de céramiques, et d’y ajouter une dose de vocabulaire intellectualiste. Abracabanania et le tour est dans le « mfuko», mais ce scientisme dont s’entourent ces savants n’est qu’un leurre pour cacher l’indigence de leur approche.
De 1909 à 1912, les Allemands retirèrent sur le site de Tendaguru plus de 220 tonnes de squelettes de dinosaures, en déplaçant une montagne. Dans les années 1960, les fouilles de Kilwa comprenaient une centaine d’ouvriers et les gravats étaient évacués grâce à des wagons. De nos jours, faute de moyens, le Professeur Jones fouille à la petite cuillère, aidé par cinq étudiants stagiaires qui autofinancent leur séjour.
Evidemment, les découvertes ne sont plus les mêmes ; on ne dégage plus de squelettes de Tyrannosaure, on n’exhume plus des palais du XIVe siècle, des jarres chinoises complètes ou des trésors de pièces. Si l’on devait meubler le musée de Dar-es-Salaam des trouvailles de ces dernières années, tous les discours du Professeur Jones ne remplieraient pas une vitrine. On s’ennuierait ferme devant des restes de barbecue de l’âge du fer et quelques fragments de poteries aux motifs rudimentaires, au milieu desquels le conservateur d’origine Makondé aura pu facilement mêler la production contemporaine de sa grand-mère sans que l’on n’y trouve nulle différence.
Malgré toutes ces désillusions, pour des Instituts qui ont du mal à financer le remplacement de la polycopieuse et pour des universités qui débordent d’étudiants mais dont les derniers diplômés ne parviennent pas à finir la lecture de « Tintin au Congo », quelles peuvent être les motivations qui poussent encore les chercheurs à revenir chaque année dans la brousse africaine ?
Un ego ? Une carrière ? Il est certain en tout cas que toutes ces explorations sont marquées par l’individualisme et les enjeux de pouvoir. Les associations d‘africanistes ne sont plus des amicales, on s’y étripe, on se déteste et on se vole les sujets, les informations, les meilleurs sites. A Olduvai, c’est devant les tribunaux que se sont battues les équipes qui voulaient l’exclusivité des fouilles !
Professeur Jones recopie les articles de ses collègues, oublie de citer ses sources, accuse le colonel Vogel et le docteur Schneider de ne pas utiliser des boites de la marque Tupperware pour ranger leurs découvertes et n’hésite pas à recourir à l’imprécation néo-colonialiste, critique suprême dont le Professeur Jones use jusqu’à l’indigestion de manioc.
A la direction des Antiquités de Dar es Salam, on ne se soucie guère de ces querelles. On y délivre généreusement les permis de fouille même si on entend parfois un directeur tatillon déplorer poliment des carences. Pour tous ces chercheurs, ces scientifiques qui travaillent sur le patrimoine, il n’y a jamais aucune volonté de transmission, de formation, ni de conservation.
En effet, sur les sites, la paisible transhumance vire à la razzia. Professeur Jones casse, creuse puis oublie de reboucher les tranchées pour faire quelque économie. La végétation arrachée, les murs instables sont laissés découverts à l’érosion des pluies tropicales. Après la campagne de fouilles, ce sont des vestiges qui s’écroulent, des traces qui disparaissent, des objets archéologiques qui quittent le pays.
Les villageois tanzaniens ne s’y trompent pas, toutes les équipes d’archéologues sont immanquablement l’objet des mêmes rumeurs quant à leurs activités : ce sont des orpailleurs.
Dans quelques années, que restera-t-il de ces pailleteurs d’os de poulet ? Une thèse ennuyeuse dans la bibliothèque d’une université populaire et diverse pendant que les paysans et les pêcheurs de la côte swahili continueront de parler de leurs conservateurs et de leurs historiens, les grands « Bwana Mzungu » : Kidevu1, Chittick et Sir Kirkman.



1. A Kilwa, surnom donné à Charles Little, conservateur du Département des Antiquités durant la période coloniale.


Hakuna maoni:

Chapisha Maoni