30/01/2013

KILWA KIVINJE, VILLE AU PATRIMOINE ARCHITECTURAL EN DANGER (III)



L’urbanisme

         Au XIXe siècle, la ville de Kivinje était constituée d’un réseau anarchique de maisons, d’architecture locale, faites de terre couverte d’une toiture végétale en feuilles de palmier ; avec l’enrichissement de la ville, le nombre de maisons de pierre va se développer.
Plan de Kilwa-Kivinje (Pierre Blanchard)
Au tournant du XXe siècle, lorsque Kilwa-Kivinje est sous autorité allemande, un plan d’urbanisme permet d’organiser la ville. Comme dans de nombreuses autres villes côtières (Dar-es-Salaam, Bagamoyo, Lindi…), Kilwa Kivinje prend la forme d’un triangle dont la base constitue le front de mer et dont l’ensemble est couvert d’une division en damier. La ville s’organise alors en différents quartiers ethniques dans lesquels on peut distinguer différentes architectures correspondant aux origines européennes, indiennes, arabes ou africaines des habitants.

Le quartier de l’administration coloniale européenne


Les bâtiments principaux - Boma, douane, hôpital, maison du gouverneur - sont construits sur le front de mer ; ils y sont protégés par un quai et sont entourés de jardins publics.
Le Boma avec la hutte de justice sur la place et l’hôpital sur la droite
(
Peinture de B. Duscher, Archives du Musée de Dar-es-Salaam)
Le Boma est le bâtiment le plus important. Siège de l’administration allemande, il est construit en 1891, après la rébellion Abushiri, sous la direction du commandant R.Schmidt (1). Cet édifice est établit au lieu et place du vieux fort du gouverneur de Zanzibar qui abritait une garnison de 40 hommes. Le Boma est constitué d’un bâtiment de trois étages abritant une poste et un bureau de police. A l’arrière, se trouvait une cour fortifiée de bastions protégeant les casernements et une prison ; l’ensemble constituait un complexe de 55m de large et de 70m de long. Au pied du Boma, s’étendait un jardin décoré de trois canons du XIXe siècle dans lequel se trouvait une « hutte de justice », qui faisait office de tribunal.
La façade principale du Boma sur le front de mer
(
Calvert Albert C., 1916, “The German African Empire”, London)
      Le quartier européen était traversé d’une rue parallèle au front de mer sur laquelle se trouvaient notamment la maison des médecins, une église, un presbytère et des magasins tenus par des Grecs.
La rue parallèle au front de mer dans le quartier européens en 1904
(
P68.529/2, Collection du Dr Brückner, Archives du Musée de Dar-es-Salaam)
Entre cette rue et la douane se trouvait une tour horloge. Cette partie de la ville disposait d’un télégraphe, de l’eau courante, de l’éclairage des rues et d’une piscine sur le front de mer qui se remplissait avec les marées.
Les bâtiments coloniaux étaient encore édifiés selon les techniques de constructions traditionnelles ; elles sont faites de pierres de corail assemblées au mortier de chaux corallienne et les étages sont généralement supportés par des solives en bois de palétuvier. Mais de nouveaux éléments techniques européens sont introduits : des poutres métalliques, des solivages en poutres de bois équarries, des planchers en bois ; ceux-ci permettent de composer avec l’architecture traditionnelle et d’obtenir ainsi des espaces mieux éclairés et mieux ventilés, des pièces plus spacieuses et des vérandas (2).

Le quartier des commerçants arabes et indiens 

Outre de nombreux habitants d’origine arabe, Kilwa-Kivinje abritait une forte  communauté indienne ; une grande partie du commerce était entre leurs mains. En 1886, 242 Indiens y sont recensés (3). Cette présence a marqué l’architecture locale.
       En comparaison, on s’étonne de l’absence de bâtiments omanais, ces grandes maisons massives de deux ou trois étages, de plan carré autour d’une cour intérieure si caractéristique de Zanzibar et des villes côtières. (La fin du commerce des esclaves a nui à la classe omanaise et dès la fin du XIXe siècle, une nouvelle élite a pris l’ascendant : les marchands indiens). Ils vont reconstruire une partie de la ville et faire venir du Gujarat des artisans qui importent des éléments d’architecture nouveaux comme les portes en arches, les balcons et les ornements en plâtre. Ces bâtiments juxtaposent une structure commerciale et une structure résidentielle souvent de manière discontinue.
Une rue de Kilwa-Kivinje (I.M Santos, Photographe, Dar-es-Salaam)
        Ces maisons étaient modestes. Souvent pourvues d’un ou de deux étages, elles sont plutôt étroites et sont constituées de deux ou trois pièces carrées organisées dans le sens de la longueur. La taille de ces pièces était dictée par le volume des plafonds en bois de mangrove. Le rez-de-chaussée contenait un magasin donnant sur la rue, des entrepôts et parfois des petits ateliers de menuiserie ou de couture. Pratiquement, toute l’ouverture du magasin était fermée par une porte à deux ou quatre battants. Devant le magasin se trouvait une plateforme extérieure surélevée par rapport au niveau de la rue et couverte par un auvent. Ces plateformes, appelées « otla » dans le Gujarat, offrent une interface entre la rue et le magasin qui permet de s’asseoir et d’exposer des marchandises.
La rue du Bazar (D’après une photographie de U. Marega)
      La chambre du milieu comporte généralement un escalier de bois. On trouve ensuite une cour intérieure appelée « chowk » au Gujerat, qui se trouve au milieu ou à l’extrémité de la parcelle au rez-de-chaussée ou à l’étage. Cette cour, qui n’a généralement pas plus de 3m de long, est utilisée pour cuisiner et mener d’autres activités domestiques. A l’étage, se trouve la partie résidentielle qui est constituée d’une seule pièce dans les plus petits bâtiments. Le fond de la parcelle est généralement occupé par un jardin entouré de hauts murs où l’on cultive bananiers et cocotiers, ce qui donne à Kilwa-Kivinje l’image d’une ville construite dans une vaste cocoteraie. Les fenêtres sont hautes, rectangulaires et fermées par deux persiennes à lamelles mobiles en partie haute et des volets carrés en allège dans la partie basse. Dans les parties supérieures des édifices, des modèles de baies carrées plus anciens peuvent être rencontrés occasionnellement.
Fenêtres et ouvertures pour la ventilation, entourées de décors en plâtre
         Au milieu du XIXe siècle, de grands bâtiments sont construits par de riches marchands indiens. Dans ces édifices, deux ou trois unités sont combinées à l’étage pour former une large pièce. Ces espaces de vie ayant pignon sur rue pouvaient être ouverts et élargis en remplaçant les murs de structures par des larges poteaux en bois de teck. Des vérandas, des balcons et des loggias fermés par des paravents, formaient l’essentiel des façades extérieures où des treillis en bois étaient parfois ajoutés. Ces balcons étaient décorés et ornés de ferronneries ou de frises en bois, dans le meilleur goût du Gujarat. Quelques bâtiments importants avaient en façade des décors en saillie où pouvaient se mêler arches, niches, corniches et bandeaux en plâtre moulé ou sculpté ; à ceci s’ajoutaient des ouvertures pour la ventilation, également entourées de décors en plâtre, et que l’on trouve parfois isolées.

Grande maison indienne, rue Mgongeni
Dans les maisons construites par des Indiens musulmans, on trouvait souvent dans le mur nord en direction de la Mecque une niche avec une copie du Coran. Les toits, autrefois plats, sont aujourd’hui recouverts de tôles ondulées mais l’on peut parfois encore distinguer les merlons qui venaient les décorer.

Les quartiers africains


La majeure partie de la ville était constituée de quartiers africains situés en périphérie. On y trouvait la maison traditionnelle que l’on retrouve sur toute la côte : la maison swahilie.
Cette maison très commune et simple est construite de plain-pied. Son plan au sol est rectangulaire et comprend de petites chambres alignées le long d’un corridor central donnant sur une cour arrière utilisée pour les activités domestiques. Sur cette façade arrière se trouve une plate-forme appelée "ukumbi", lieu de sociabilité des femmes et des tâches domestiques. Le long de la façade principale, sous les appentis, se trouvent des parapets en maçonnerie parfois pourvus d’accotoirs aux extrémités. Ces baraza, protégés de la pluie et du soleil par les avances du toit, sont un des lieux les plus importants de la sociabilité swahilie.
Une maison swahilie en construction
      Les murs étaient constitués d’un treillage de montants en bois de palétuviers plantés verticalement et croisés horizontalement par des traverses comblées de pierre et de terre. On en complétait parfois les surfaces extérieures et intérieures d’un enduit de terre ou de chaux. Un faux-plafond « dari » permettait d’isoler les différentes pièces de la charpente. Celui-ci forme généralement un ouvrage constitué de tiges de palétuviers complété d’un assemblage de petits bois« fito », et recouverts d’un mortier de boue de chaux et de petites pierres. Une charpente rudimentaire également en bois de palétuvier supportait une toiture très inclinée en feuilles de palmiers « makuti ».
      Dans les habitations plus riches, ces structures simples étaient remplacées par des murs de pierres coralliennes liées à chaux et à mortier. Le plan de ces maisons s’est développé en se complexifiant dans le cours du temps.

Les mosquées


Les mosquées de Kilwa-Kivinje datent du XIXe siècle. Elles furent construites par les différentes communautés musulmanes de la ville - swahilie, arabe et indienne. Plus d’une dizaine de mosquées sont localisées dans la ville.
      Les Indiens disposaient d’une mosquée Mshihiri (4), aujourd’hui disparue, située au centre du quartier européen. Les chiites ismaéliens (membres de la communauté indienne) avaient une Jamatkhana dont l’architecture se caractérisait par plusieurs pièces réservées à la communauté, en plus des mosquées, salle de réunion et médersa. D’autres sectes chiites - des Bohras, ainsi que des Ibadites - étaient présentes dans la ville, mais nous n’avons pas trouvé trace de leurs mosquées.
      Les musulmans de la ville étaient essentiellement sunnites, relevant des écoles juridiques shaféites et hanafi. Comme partout dans le monde musulman, Kilwa-Kivinje avait deux types de mosquées : la grande mosquée du Vendredi et les petites mosquées de quartiers reparties à travers la ville. Ces dernières étaient construites par des propriétaires ou des marchands qui voulaient ainsi accomplir un acte de foi.
     Des ressemblances peuvent être remarquées entre les mosquées de Kilwa-Kivinje et celles, du XVe siècle, de Kilwa-Kisiwani, également construites par des sunnites. Les mosquées sunnites sont simples. Il est difficile d’ailleurs de les distinguer des autres maisons ; seule la présence d’un beau mihrab en saillie permet de les localiser. Les mosquées avaient également une fonction d’enseignement qui pouvait se faire à l’intérieur du bâtiment ou dans des salles d’enseignement adjacentes ou séparées - les médersas - qui sont parfois de véritables maisons.

Médersa
        A l’instar des autres édifices, les mosquées ont une architecture qui reste étroitement dépendante des matériaux disponibles dans la région. Une mosquée swahilie typique comporte un seul niveau au sol. Celui-ci se caractérise généralement par une plateforme surélevée par rapport au niveau de la ville. Les murs sont faits d’une maçonnerie de corail liée à l’enduit de chaux. Un banc ou une « baraza » est construit le long de la façade principale où se retrouvent les hommes avant et après la prière. L’entrée se fait généralement en façade est. La salle de prière est une salle rectangulaire. Elle est composée de différentes travées divisées par des colonnes massives souvent cintrées, dans les parties supérieures, par une succession d’arches et/ou de voûtes. On y fait reposer les boiseries de palétuvier du toit plat remplacées par la suite par un jeu de tôles ondulées. Le nombre de colonnes varie suivant la taille du bâtiment. Dans les mosquées les plus petites, il y a simplement deux ou quatre colonnes, là où dans la grande mosquée du vendredi, on retrouve des colonnes sur plusieurs rangées. A la salle de prière s’ajoute l’aire d’ablution, avec ses citernes et son puits souvent situé à l’extérieur pour être utilisé par toute la communauté. Il arrive parfois que la zone d’ablution ne soit pas couverte et se trouve dans une petite cour.

Une mosquée de quartier

        Le mihrab indique d’abord la direction de la Mecque et de la prière mais il a également tendance à devenir le point focal de la mosquée. Ce bel ouvrage est généralement polylobé et des encadrements de moulure viennent le décorer, parfois richement. Le minbar, lorsqu’il existe, est souvent accessible par un escalier depuis le mihrab. Cette organisation est unique en Afrique de l’est (5). Elle est, de surcroît, inusuelle car le mihrab devait être exempt de toute connotation mystique. Enfin, remarquons que les mosquées n’ont pas de minaret ; un simple escalier menait sur le toit d’où se faisait l’appel à la prière.

Mirhab


Les portes sculptées


La côte swahilie est connue pour ses fameuses portes en bois sculpté. À Kilwa-Kivinje, elles se trouvent dans les maisons les plus importantes des différentes communautés ou dans les mosquées. Deux modèles - dits Omanais et Gujerati (6)- sont attestés dans la ville. 
Les portes omanaises sont les plus répandues. Curieusement, elles ne se trouvaient pas toujours sur des maisons appartenant à des membres de cette même communauté. Elles sont constituées d’un cadre sculpté mêlant des motifs floraux (fleurs de lotus) et des rosaces, souvent dans des boucles aux formes végétales. Au pied du cadre, latéralement, se trouve une sorte d’urne ou de vase. Autour de ce cadre s’enroule une frise dans laquelle était sculptés une chaîne, une torsade ou d’autres motifs floraux. Au dessus du cadre est fixé un linteau ouvragé, au milieu duquel est parfois insérée une inscription comportant une date ou un passage du Coran.
              La porte est composée de deux vantaux sans sculpture, mais sur lesquels se trouvent plusieurs rangées de gros clous. Le ventail gauche est composé d’un poteau central également sculpté et décoré de dérivés de fleurs de lotus, de rosaces et de divers motifs géométriques. Au pied ou en haut de ce poteau figure parfois un décor ressemblant à des écailles de poisson. Kilwa-Kivinje compte de nombreuses portes relevant de ce modèle simplifié où seul le poteau central est sculpté de motifs géométriques.
             

   
Les portes gujerati se caractérisent par une structure différente, moins ornementée. Plus larges, elles sont constituées d’un quadrillage de montants et de traverses décorés de boutons métalliques. Les exemples conservés à Kilwa Kivinje sont simples et seul le montant central est parfois décoré de motifs floraux et végétaux. Ces portes servaient d’ouverture à des magasins.

La disparition du patrimoine architectural de Kilwa-Kivinje


À partir de 1950, les nouveaux administrateurs anglais décident de déménager le chef-lieu du district vers Kilwa-Masoko où un port en eau profonde est construit. Ce mouvement se traduit par de nombreuses démolitions : une partie du Boma, la maison du gouverneur, la tour horloge et au moins trois autres maisons du quartier européen sont anéanties. Les gravas servent à construire la route qui mène au nouveau chef-lieu. L’activité économique de Kilwa-Kivinje décline, de nombreux bâtiments se délabrent et certains disparaissent. Dès le milieu des années 1950, la ville est décrite comme ruinée (7). L’indépendance de la Tanzanie ne pourra arrêter l’évolution. La politique socialiste de Nyerere est un échec : la crise économique et le départ des Indiens de la ville vont précipiter la chute de la vieille ville. C’est durant cette période que les derniers bâtiments encore squattés s’écroulent les uns après les autres. Dans les années 1970, le bureau administratif quitte définitivement le Boma qui n’est plus que l’ombre de lui-même. Seul le bâtiment sur rue est maintenu mais il est largement transformé avant d’être réduit d’un étage et couvert d’une grande toiture en tôles ondulées sur une charpente de bois.

Le Boma ruiné
Aujourd’hui, malgré de nombreuses mises en garde, rien n’a encore été entrepris. Aucune décision n’a été prise concernant la réhabilitation de la vieille cité et l’irréparable se produit chaque année au moment de la saison des pluies. Gorgés d’eau, les murs s’effondrent et les bâtiments éventrés sont alors la proie des pilleurs de matériaux. Une intervention d’urgence est plus que nécessaire si l’on veut empêcher la disparition définitive de ce patrimoine matériel. Si rien n’est fait, c’est bientôt d’un champ de ruines qu’hériteront les Tanzaniens. L’histoire de Kilwa-Kivinje, devenue illisible, pourra alors alimenter toutes les idéologies et servir d’alibi à toutes les formes de récupération politique.

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(1) Nigmann E. (1911), p1-280.
(2) Bowen M. (1984), Architectural conservation in Tanzania with case studies on Zanzibar and Kilwa-Kivinje, rapport non publié.
(3)Kilwa District Book, Vol I et II, Dar-es-Salaam National Archives.
(4) Kilwa District Book, Vol I et II, Dar-es-Salaam National Archives. Cette référence au Mshihiri en parlant de la communauté indienne est surprenante. Les Mshihiri sont une minorité de la région d’Hadramaout, à l’est du Yémen, une région côtière et montagneuse aride. L’aristocratie est réputée descendante du prophète. Les Mshihiri ont émigré dans les temps anciens vers l’Inde, tout particulièrement au début du XIX e siècle. En Afrique de l’est, ils sont connus pour leurs investissements dans le commerce et le trafic d’esclaves. Le fonctionnaire fait-il mention de Mshihiri émigrés en Inde puis à Kilwa-Kivinje, où le type ethnique et l’appartenance sociale des Mshihiri les assimilent souvent aux indiens ? Ou n’y a-t-il pas confusion avec les Ithnasheris, une secte chiite ?
(5) On retrouve ce système dans d’autres mosquées :  la mosquée du vendredi de Bagamoyo, celle de Sangurungu, de Mtumbu, etc.
(6) Selon la classification de Judith ALDRICK, “The Nineteenth century Carved Wooden Doors of the East African Coast”, AZANIA, XXV, 1990, p1-18.
(7) Bowen M. (1984).

Hakuna maoni:

Chapisha Maoni