01/02/2013

KILWA KIVINJE, CAPITALE RÉGIONALE DE L'AFRIQUE ORIENTALE ALLEMANDE (II)


    Entre 1885 et 1886, Anglais et Allemands se partagent les territoires continentaux du sultan de Zanzibar. L’empereur allemand confie la côte de la Tanzanie à la compagnie commerciale allemande pour l’Afrique de l’Est, alors dirigée par Carl Peters (1). Mais la compagnie, préoccupée par la collecte des taxes de douanes devra très rapidement faire face à une révolte générale.
En 1888, la compagnie s’établit à Kilwa-Kivinje dans l’ancienne maison des douanes du sultan ; sa réputation ne cessera de se dégrader et, comme dans le reste du territoire, ses représentants ne rencontreront que des réactions d’hostilité (2).

La rébellion Abushiri
    En septembre 1888, les commerçants arabes, jaloux de la nouvelle concurrence de la compagnie, intriguent avec l’aide des populations locales. Une révolte éclate simultanément à Bagamoyo et à Kilwa ; Abushiri ibn Salim al-Harthi, le chef de la rébellion parvient à unifier les commerçants arabes avec les tribus locales.

Abushiri entouré de Makanda et Jehasi RP.Versteijnen, 1991, 
“The Catholic Mission Of Bagamoyo”, A.K Zuber & COD Saarbrucken
     A Kilwa-Kivinje, le siège de la compagnie allemande est complètement encerclé par des centaines de guerriers Yao qui empêchent également un  navire militaire allemand, venu au secours des agents commerciaux de la compagnie, d’approcher de l’étroite plage de la ville (3). Les deux agents allemands se barricadent sur le toit de leur maison où ils résisteront deux jours avant d’être tués (4 et 5).

La maison de la compagnie commerciale allemande à Kilwa Kivinje
© P68.722 Neg No 2499, Archives du Musée de Dar es Salaamune
Hormis les deux villes de Dar-es-Salaam et Bagamoyo, toute la côte est alors aux mains des rebelles. Répondant à la crise, le gouvernement allemand vient en aide à la compagnie commerciale et envoie une troupe de mercenaires soudanais encadrés par des officiers allemands. Les forces coloniales reprennent méthodiquement le contrôle des cités côtières. Après quelques bombardements navals, les rebelles sont expulsés des villes par les troupes allemandes. La marine établit également un blocus étroit des côtes qui empêche les approvisionnements en armes des bandes d’Abushiri. 
Dès la fin de 1888, l’alliance entre les Arabes et les tribus commence à s’étioler puis s’écroulera au fur et à mesure des défaites. En décembre 1889, la révolte est écrasée dans le nord du pays et Abushiri est pendu. 
      Mais ce n’est qu’en mai 1890 que plusieurs bateaux allemands se présentent au large de Kilwa-Kivinje et commencent à tirer sur la ville. Depuis les fortifications qu’ils ont érigées sur la plage, les rebelles répondent par des tirs de canon qui n’ont aucun effet à cause de leur courte portée. Apres deux jours de bombardement, les troupes allemandes débarquées au nord de la ville avancent sans rencontrer de résistance. Les ennemis ont quitté la ville durant la nuit. Kilwa-Kivinje est prise et les soldats se transforment en pompiers pour sauver une partie de la ville des flammes. Un groupe de maisons arabes est choisi pour former une caserne et une garnison est laissée pour sa construction (6).

La corvette Carola tire sur Kilwa-Kivinje
                                          
 Kilwa-Kivinje sous administration coloniale

La rébellion Abushiri a montré que la compagnie commerciale allemande pour l’Afrique de l’Est ne pouvait contrôler le pays. En 1891, le gouvernement allemand prend le relais et établit une administration coloniale sur l’actuelle Tanzanie continentale. Le premier gouverneur de district est installé à Kilwa-Kivinje la même année.

Le Boma de Kilwa-Kivinje, siège de l’administration coloniale allemande

La ville est le centre administratif pour toute la province du sud à laquelle le 5 octobre 1895, les îles du nord de Mafia jusqu’au Schongu sont encore adjointes. Le district de Kilwa représente 54.500 km² et 92.600 habitants, dont 49 européens. La densité de population, avec 1,7 h/km², est alors la deuxième plus faible en Afrique Orientale allemande (7). 
Le district comporte trois sous-préfectures : une à Kibata, dans les montagnes du Matumbi, une deuxième à Liwale, où l’on trouvait une troupe policière d’une trentaine d’hommes et une autre sur l’île de Mafia à Chole. Kilwa-Kivinje est l’une des 5 garnisons principales des forces de l’armée impériale.
Après l’interdiction de la traite des esclaves, la ville de Kilwa-Kivinje a su se reconvertir et reste un centre de commerce important. En 1898, 1.500 tonnes de miles sont livrées à Zanzibar et, en 1897, 5.050 porteurs arrivent à Kilwa-Kivinje de Mahenge ou Songea. En 1903, ce sont 11.334 porteurs qui arrivent à Kilwa-Kivinje ; la ville connaît alors une nouvelle floraison avec l’importation de caoutchouc de l’intérieur.

 Caravane de porteurs

La révolte d’Hassan bin Omari

Mais l’administration allemande doit faire face à de nouvelles résistances. En juin 1894, Kilwa-Kivinje est à nouveau attaquée par des marchands d’esclaves venant de la Mavuji. Guidés par Hassan bin Omari ils détruisent d’abord la ligne télégraphique de Kilwa-Kivinje puis attaquent la ville qui est défendue par seulement quelques 45 soldats de police, la compagnie militaire étant en opération à l’intérieur du pays. Ces troupes arrivent à peine au centre de la ville et sont repoussées de manière sanglante malgré le soutien des marchands de Kilwa et du Wali arabe, homme de confiance des Allemands qu’il trahit pour les rebelles.
La grande mosquée de Kilwa-Kivinje
En septembre de la même année, les comploteurs se rassemblent à nouveau dans la grande mosquée de la ville qu’ils ont fortifiée et tirent sur la garnison allemande. Des obus les délogent du bâtiment mais d’intenses combats urbains s’ensuivent ; ils opposent d’un côté les faibles troupes impériales restées à Kilwa-Kivinje associées aux colons européens et de l’autre les hommes de Hassan bin Omari appuyés par leurs camarades de la ville. Les troupes d’Hassan bin Omari sont à nouveau repoussées de justesse et la faiblesse des forces allemandes ne permet pas de les poursuivre en dehors de la ville. Il faudra attendre le retour de la compagnie militaire pour qu’en novembre une expédition soit montée et qu’Hassan bin Omari soit capturé et pendu (8).

La révolte des Maji-Maji

En 1898, l’administration allemande augmente les taxes sur les huttes et demande de lourds travaux forcés pour notamment construire des routes. En 1899, ces taxations entraînent la "Kürbiskrieg" (guerre des citrouilles) (9). Les Matumbi, une tribu des montagnes près de Kilwa, est en trouble continuel. Une expédition est lancée et les Matumbi se soumettent après plusieurs combats et des pertes sévères. (10)
 En 1902, le gouverneur de Kilwa ordonne aux villages de faire pousser du coton comme production de revenu. Chaque village était chargé de produire en commun une parcelle de coton. Des représentants de l’administration, les Liwali, sont chargés de superviser ces productions et de collecter les taxes ; cette position est occupée par des Arabes ou des Swahilis éduqués qui se distinguent par leurs mauvais traitements et leurs corruptions. Cette obligation faite aux villageois de produire du coton est extrêmement impopulaire chez des fermiers qui avaient d’autres productions. Dans de nombreux villages, onrefusera de cultiver ces terres et de payer ces taxes. En plus d’être impopulaires, ces politiques ont d’importantes conséquences sur la vie des Africains. De nombreux hommes sont réduits au travail manuel dans les plantations allemandes, ils perdent ainsi leur indépendance et leur style de vie traditionnel. Cette absence des hommes va diminuer les ressources des villages.
 En Juillet 1905, une nouvelle révolte éclate à Kibata dans une plantation située dans les montagnes Matumbi à une quarantaine de kilomètres de Kilwa-Kivinje. Menés par un sorcier du nom de Kinjekitile Ngware, les hommes refusent de ramasser le coton et battent leurs maîtres. Kinjekitile Ngware se dit être possédé par un serpent et donne à ses soldats une médecine de guerre qui les rend invulnérables. Ce remède était une potion constituée d’eau (maji en kiswahili) mélangée à des racines et des graines de millet dont le pouvoir est censé arrêter les balles.
 Armés de ce pouvoir magique, les hommes de Kinjekitile Ngware vont alors commencer ce qui sera appelé la révolte des Maji-Maji.

Statue d’un guerrier Maji-Maji avec une gourde de potion contre les balles 
Monument de Mwembe Kinyonga à Kilwa-Kivinje M.A.K Ngoile, 2001, 
“Kilwa, paradise lost”, Professional Publications Ltd
       Début août, une petite troupe quitte Kilwa-Kivinje en direction des montagnes Matumbi. Elle apprend alors que plusieurs marchands arabes ont été tués, que des maisons occupées par des Indiens ou des Arabes ont été brûlées (11) et que le représentant de l’administration vient de s’enfuir (12) En chemin, le détachement est attaqué par un nombre important de rebelles et doit se réfugier dans la propriété d’un colon où il fait demander des renforts (13).
 La région de Kilwa reçoit alors l’aide de deux compagnies ; la première débarque à Kilwa-Kivinje pour protéger la ville ; la deuxième  est envoyée directement dans les Matumbi. Alors qu’elle est en route, cette dernière est attaquée par un groupe de rebelles et elle est obligée d’arrêter sa progression.
 Le 4 août est envoyée une troisième compagnie, cette fois accompagnée du croiseur le « SMS Bussard ». Forts de cet armement, les Allemands reprennent le contrôle de la côte, non sans difficultés car les rebelles reculent peu (14) et ne désarment pas. Lorsque les troupes allemandes se lancent dans les montagnes Matumbi, elles se trouvent confrontées à une redoutable guérilla dans un environnement particulièrement hostile.
  Troupe coloniale quittant Kilwa-Kivinje
A la mi-août 1905, la révolte Maji-Maji s'intensifie. De nombreuses tribus Ngoni, Yao, Bena, Mbunga, Pogoro rassemblent leurs forces et s’unissent contre l’envahisseur. Cette révolte guerrière s’étend rapidementà toute la partie sud du pays et met en danger l’occupation coloniale allemande. La supériorité de feu des européens ne parvient pas à mater les guerriers Maji-Maji pourtant armés de simples mousquets, de lances et de flèches empoisonnées mais beaucoup plus nombreux. Tous les intérêts étrangers, missions, postes de commerce, forts ou plantations, qu’ils soient allemands, arabes ou indiens, sont systématiquement attaqués et détruits. Finalement, la situation dans le District de Kilwa se dégrade encore avec la chute du poste de Liwale, dont la garnison est massacrée (15). Les détachements envoyés à l’intérieur des terres sont obligés de se replier sur Kilwa-Kivinje ; les pertes subies sont irréparables.
 Début septembre, les colons anticipent leur défaite, et envoient urgemment, des télégrammes sollicitant un secours militaire immédiat ; en octobre 1905, une troupe régulière arrive d’Allemagne.
 La répression allemande sera terrible. Divisées en trois colonnes, les troupes s’engagent dans le sud en rébellion et pratiquent la politique de la terre brûlée. Villages, récoltes et réserves sont enflammées. L’objectif militaire est classique : provoquer délibérément des famines dévastatrices pour briser les insurgés et leurs soutiens.
 En novembre 1905, deux bateaux de guerre débarquent de nouvelles troupes ; 250 soldats occupent les montagnes Matumbi et y établissent différents postes. A Kibata, un fort est construit et un camp de concentration est dressé pour les rebelles emprisonnés. Après plusieurs combats (16), c’est seulement vers la fin de mai 1906 que le district de Kilwa sera pacifié. Les insurgés Maji-Maji capturés sont pendus publiquement et les populations sont forcées d'assister massivement à ces scènes macabres dont le but était, selon la pédagogie impériale en vigueur, d’effrayer les survivants (17).

Rebelles Maji-Maji capturés par les troupes coloniales 
Felicitas Becker, Bara na Pwani, Kusini Mashiriki ya Tanzania, 1880 hadi 1985,
Benedictine Publications Ndanda-Peramiho, 2004, 72p.
Les défaites et les pertes africaines ne se comptent plus. En définitive, l’ampleur de la répression aura raison du moral des rebelles et de leurs offensives. En août 1907, le calme est revenu dans tout le sud du pays et la révolte est écrasée. Mais cette rébellion a coûté la vie à plusieurs centaines d’Allemands et sa répression a tué entre 75.000 et 135.000 indigènes, ce qui représente une proportion très importante sur un total estimé à 2 millions de personnes. Le pays a été ravagé, des centaines de milliers de personnes ont été déplacées. La violence des troupes coloniales entraîne une baisse de la population et un appauvrissement de tout le sud de la Tanzanie. Les champs sont envahis par la brousse, le projet de construction ferroviaière vers le Lac Nyassa est abandonné et la route caravanière du sud est perdue pour de nombreuses années (18). Kilwa-Kivinje, privée de ces relations commerciales avec le continent, décline. Quant au commerce de caoutchouc qui a fait la splendeur économique de la région pendant des décennies, il est pour ainsi dire quasi anéanti (19) Les effets dévastateurs de cet épisode colonial se lisent encore aujourd’hui.
 Pourtant les Allemands n’abandonnent pas Kilwa-Kivinje. Ils réfléchissent à la création d’un port en eau profonde dans la baie de Kilwa, qui aurait été la tête de pont du trafic ferroviaire reliant la côte au sud du pays (20). En 1913, on trouve dans le district six usines en activité, et sept plantations coloniales de coton, de manioc, d’huilede palme et de caoutchouc.

La première guerre mondiale
La première guerre met un terme à toutes les ambitions allemandes. Durant la première partie du conflit, les Allemands repoussent les attaques alliées malgré un rapport de force en leur défaveurMais à partir de mars 1916, les forces alliées déclenchent une grande offensive. Devant la supériorité des troupes britanniques ou belges, les allemands se retirent le plus souvent. En septembre 1916, les colonnes allemandes du général Von Lettow-Vorbeck retranchées le long du fleuve Rufiji sont confinées dans la partie sud de l'Afrique orientale allemande.

Position de tir dans le delta de la Rufiji 
Walther Dobbertin, 1932, “Lettow-Vorbeck’s Soldiers”, Ortun Lerche-Dobbertin
Kilwa-Kivinje a été alors épargnée par le conflit mais le 7 septembre 1916, un navire anglais prend la ville sans coup férir. Les anglais souhaitent ainsi couper la route au général von Lettow-Vorbeck ; celui-ci fonce alors vers Kilwa-Kivinje. Entre temps, les alliés ont établi de solides positions à Kibata dans les montagnes Matumbi. De durs combats s'y déroulent : les Allemands reprennent quelques collines au dessus de Kilwa-Kivinje mais ne parviennent pas à reprendre la ville.

Canon allemand à Kibata 
Kevin Patience, 2001, « Konigsberg, a German East African Raider », 
Publication Kevin Patience
Les Allemands se replient vers le sud en direction du Mozambique portugais et malgré des efforts continus pour détruire l'armée de Lettow-Vorbeck, les troupes Britanniques échouent à mettre fin à leur résistance ; elles subissent même d’importantes défaites. Ce n’est qu’après avoir appris la signature de l'armistice en Europe, que Lettow-Vorbeck rendra les armes le 23 novembre 1918 avec une armée invaincue. A la faveur du traité de Versailles, l'Allemagne est sommée de renoncer à son empire colonial. C'est ainsi qu’en 1922, le Tanganyika devient officiellement un protectorat anglais.

Croix de guerre au cimetière de Kilwa-Kivinje commémorant les morts des 
troupes britanniques à Kibata Kilwa District Book,Vol I et II, Dar-es-Salaam National Archives


(1) Deutsch-Ostafrikanische Gesellschaft.
(2) Hasse Rolf, (2002), Tanzania the colonial heritage, Publication indépendante, p207.
(3) Freeman-Grenville G.S.P. (1967), The German Sphere 1884-98, in History of East Africa Vol. 1, Nairobi, Oxford University press, p440.
(4) Iliffe John (1979), A Modern History of Tanganyika. Cambridge: Cambridge University press. p92.
(5) Un monument commémore dans la ville ces deux colons assassinés ; il comporte l’inscription suivante : ici, le 24 septembre 1888, Gustav Krieger, née le 10 Février 1851 à Rittergut Faulen, District de Prusse Orientale, et Heinrich Hessel, né le 2 Janvier 1855 à Kreuznach province de Phein, sont morts héroïquement en défendant leur maison contre une rébellion.
(6) Nigmann Ernest (1911), History of the Imperial Protectorate Force 1889-1911, The Battery press, réédition, p23.
(7) Hasse R. (2002).
(8) Nigmann E. (1911), p65.
(9) Anonyme (1914), Wie 1905 im Matumbi der Aufstand begann, Nash Aufzeichnungen des P. Ambrosius Mayer, O.S.B, Gott will es!, Nr. 8, 08.1914, p225-233.
(10) Nigmann E. (1911), p78.
(11) Anonyme (1905a), Von den Unruhen, Deutsche Kolonialzeitung, Bd. XX, Nr. 45, 11.11.1905, p478.
(12) Nigmann E. (1911), p129.
(13) Nigmann E. (1911), p130.
(14) Anonyme (1905b), Die Unruhen in Deutsch-Ostafrika, Deutsche Kolonialzeitung, Bd. XXII, Nr. 33, 19.08.1905, p353.
(15) Nigmann E. (1911), p132.
(16) Anonyme (1905a), p478.
(17) Le monument Mwembe Kinyonga commémore toujours, à Kilwa-Kivinje, cette révolte et la terrible répression qui suivit les combats. Érigé après l’indépendance, il se situe à l’emplacement du manguier où les rebelles étaient pendus.
(18) Eberlie R.F., The German achievement in East Africa, Tanganyika notes and records.
(19) Wilhelm Arning (1905c), Zu den Unruhen in Deutsch-Ostafrika, Deutsche Kolonialzeitung, Bd. XXII, Nr. 37, 16.09.1905, 390.
(20) Dar-es-Salaam National Archives, Ph.Holzmann, projet de port à Ras Ndege/Pungunyuni.

Hakuna maoni:

Chapisha Maoni