02/02/2013

L'HISTOIRE OUBLIÉE DE KILWA KIVINJE (I)



Article de Pierre Blanchard, Architecte du Patrimoine, en charge des différents projets de conservation des sites du patrimoine mondial de Kilwa-Kisiwani et Songo-Mnara depuis 2002.


Si l’histoire de Kilwa est bien connue, pour beaucoup la cité décline lors de l’arrivée des Portugais dans l’océan Indien puis sombre dans l’oubli après l’occupation omanaise. C’est oublier le rôle continental que la ville de Kilwa a continué de jouer par la suite dans l’histoire de l’Afrique de l’Est. Nommée désormais Kilwa-Kivinje, elle est située au débouché de la route du sud du commerce des esclaves et de l’ivoire. Cette route, la plus importante pour la traite esclavagiste, fournissait dans les années 1860 70% du marché de la côte est-africaine (1) et le port de Kilwa-Kivinje était le plus grand, des îles de Zanzibar jusqu’au Mozambique (2).
Malheureusement, l’importance de cette route (du sud) n’a pas toujours été estimée à sa juste valeur dans les travaux académiques (3) et on ne dispose que de peu d’informations à son sujet (4) probablement parce qu’elle n’a pas été empruntée par les célèbres aventuriers du XIXe siècle (5). Quant à Kilwa-Kivinje, ses bâtiments n’ont pas encore été l’objet de projets de conservation ; la ville attend toujours d’être associée au site du patrimoine mondial de Kilwa-Kisiwani Songo-Mnara et continue de se dégrader de jour en jour.
Afin que la fille de la célèbre Kilwa médiévale soit un peu replacée sous la lumière, nous avons donc regroupé les éléments actuels des connaissances pour présenter une petite histoire de Kilwa-Kivinje. Une ville qui fut le point chaud de l’esclavage en Afrique de l’Est (6), où la traite va se maintenir malgré les interdictions jusqu’au début du XXesiècle, qui deviendra ensuite une capitale régionale allemande turbulente, jouant un rôle majeur dans toutes les rebellions de la jeune colonie jusqu’au combat de la première guerre mondiale.



KILWA KIVINJE, CAPITALE DE LA TRAITE ESCLAVAGISTE 

 La fondation de la ville

 La ville de Kilwa-Kivinje est située au sud de la côte tanzanienne à environ 25 kilomètres au nord de Kilwa-Kisiwani, la célèbre cité-état swahilie.
La tradition orale probablement légendaire lie la fondation de la ville à trois familles - les Mkwinda, les Mpangapanga et Muloka - venant des environs du lac Nyassa (7). A cette époque, la région était occupée par les Matumbi du clan des Mkwera. La premièrede ces trois familles s’installa à Mnago, la seconde àMagongeni et la dernière à Matandu. Le chef des Mkwera trouvant ces nouveaux arrivants agressifs vint se plaindre au sultan de Kilwa-Kisiwani qui appela les trois Nyassa à sa cour. Mkwinda vint comme représentant et fit serment au sultan qu’ils vivraient en paix avec les Matumbi, une frontière fut fixée et ainsi fut fondée Kilwa-Kivinje (8).
L’accroissement de Kilwa-Kivinje va en fait correspondre au déclin de Kilwa-Kisiwani. Au début du XIXesiècle, les Omanais ont pris le contrôle de Kilwa-Kisiwani qui a perdu son indépendance. Lorsque meurt le sultan Yusuf à Kilwa-Kisiwani vers 1820, des disputes pour la succession conduisent à l’emprisonnement à Muscat de l’un des prétendants, Muhammad ibn Sultan. Après sa libération, Muhammad se proclame sultan de Kilwa-Kivinje (9), qui devait déjàêtre un village important car en 1819, un gouverneur omanais y avait été nommé (10). La personnalité du sultan Muhammad ibn Sultan puis celle de son successeur Saïd ibn Sultan vont sûrement participer au développement de la ville.
En 1822, le pillage de Kilwa-Kisiwani par des pirates Sakalavas venus de Madagascar terrorisa les habitants et de nombreuses familles préférèrent alors quitter l’île peu abritée pour Kilwa-Kivinje sur le continent. Kilwa-Kisiwani reste cependant le centre principal. En 1824, Hamerton qui souhaite se rendre à Kilwa-Kisiwani débarque à Kilwa-Kivinje qu’il décrit alors comme le mauvais Kilwa qui n’est pas plus qu’un petit village (11).
Mais l’exode des habitants vers Kilwa-Kivinje continue ; il est encouragé par la rapacitédu sultan de Kilwa-Kisiwani qui fait payer de nombreuses taxes aux habitants qui veulent se procurer des droits d’occupations et importer des marchandises sur l’île. Mais cet exode est égalementstimulé par la bonne situation géographique de Kilwa-Kivinje qui attire les caravanes d’esclaves. En effet, à une dizaine de kilomètres au nord de la ville se jette la rivière Matandu qui prend sa source à 250 kilomètres à l’intérieur des terres, exactement dans la direction du lac Nyassa, réservoir d’esclaves pour la traite.
Vers 1832, Kilwa-Kivinje va définitivement supplanter Kilwa-Kisiwani (12). Ce développement de Kilwa-Kivinje est plus que le simple déplacement du site d’une ville, il s’agit du symbole du changement d’orientation d’une route commerciale qui était durant les périodes médiévales et jusqu’au XVIIIesiècle entièrement dominée par l’océan Indien avec des voies de navigation nord-sud pour une nouvelle voie commerciale ouest-est entre l’intérieur du continent africain et Zanzibar (13).

La route du sud

La route du Sud reliant la côte au Lac Nyassa est probablement l’une des plus ancienne voies de communication en Afrique de l’Est (14); des caravanes (entre la côte et l’intérieur des terres) y sont lancées par les Africains eux-mêmes : les Yao notamment, vivant en Tanzanie, au Mozambique et au Malawi y seront rejoints par les Bisa de Zambie (15).
      Durant la première partie du XIXesiècle, le commerce de l’ivoire était au moins aussi important que la traite des esclaves (16). Les Yao commerçaient l’ivoire avec les côtes du Mozambique mais ils vont changer leur route commerciale vers la côte de Zanzibar et Kilwa-Kivinje où les prix offerts sont meilleurs (17). La compétition entre Yao et Bisa va ensuite forcer les premiers à se concentrer sur le trafic d’esclaves car les Bisa bradaient l’ivoire et avaient donc plus de débouchés.


Durant la seconde partie du XIXesiècle, la traite des esclaves (18) à l’origine destinée aux planteurs français des îles du sud de l’océan Indien, va se développer pour répondre à la demande de Zanzibar et de Pemba dans les plantations de clous de girofle et les palmeraies (19).
Mais la traite de Kilwa ne va pas être seulement à destination de Zanzibar ; jusqu’à la fin des années 1850, les marchands français resteront actifs. Des esclaves étaient aussi emmenés vers le Mozambique pour approvisionner le Brésil où la demande s’est maintenue jusqu’en 1878 (20), et une partie de la traite allait également directement vers les pays de la péninsule arabique. Dans les années 1860, les douanes de Kilwa-Kivinje montrent que presque un cinquième des esclaves étaient destinés à d’autres marchés que Zanzibar.

En 1840, on dénombre 40 caravanes par an avec entre 8.000 et 10.000 esclaves et de 4000 à 5000 défenses d’éléphants (21). De 1862 à 1867, un total de 97 203 esclaves sont exportés de Kilwa-Kivinje dont 76 703 pour Zanzibar; cette décennie marque l’apogée du trafic à partir de Kilwa-Kivinje (22). Les chiffres pour la traite varient alors de 13 000 à 20 000 esclaves par an exportés principalement vers Zanzibar. Rugby, consul anglais de cette île, cite qu’il passe à la douane de Zanzibar, venant de la seule région du Nyassa, 19.000 esclaves par an venant essentiellement de Kilwa-Kivinje (23).
Les populations réduites en esclavage étaient souvent celles des trafiquants, c’est-à-dire les tribus de l’intérieur comme les Yao, les Bisa, les Makua, les Ngindu, les Nyanja, et les Nyassa. La plupart des esclaves étaient capturés lors de guerres ou de raids dont le but premier n’était pas toujours de faire des captifs. Ils étaient ensuite échangés contre des produits de la côte tels que des vêtements. Les gens de l’intérieur conservaient des esclaves pour leur propre usage et un esclave pouvait changer plusieurs fois de propriétaire avant d’atteindre la côte (24) ; des groupes de captifs passaient de cette façon de l’intérieur vers la côte ou vers l’un des centres caravaniers de l’un des grands chefs Yao comme Mponda, Makanjila et Mataka. Ils étaient ensuite rassemblés en grand nombre avant d’être emmenés vers la côte.
Dans la seconde moitié du XIXesiècle, avec l’augmentation du prix de l’ivoire et des esclaves, des caravanes non africaines menées par des Arabes ou des Swahilis s’aventurent à l’intérieur des terres puis vont supplanter les caravanes africaines car plus importantes et mieux armées (25).
Si l’ivoire et les esclaves représentaient la part économique la plus grande, les caravanes ramenaient également du riz, du copal, du tabac (26), etc.
    Les caravanes partaient de Kilwa-Kivinje en mars et rentraient en novembre (27). Elles mettaient environ trente jours pour atteindre le Lac Nyassa, d’où elles continuaient alors parfois vers la Zambie ou se repliaient vers le sud de manière à venir prendre à revers les côtes du Mozambique (28). A la fin du XIXe siècle, un officier naval britannique rapporte que la route était jalonnée de petits forts de pierre qui étaient utilisés pour camper la nuit (29).

Le développement de Kilwa-Kivinje avec le commerce d’esclaves

Kilwa-Kivinje est le point de départ principal des caravanes de la route sud et va devenir le principal port d’Afrique de l’Est pour le commerce des esclaves vers Zanzibar (30).













L’accroissement et la prospérité de la ville doivent autant à son rôle de marché et à l’initiative de Zanzibar qu’aux gens de l’intérieur qui y acheminaient leurs marchandises. Un des facteurs importants du développement de Kilwa-Kivinje sera la contribution d’individus venant du cœur du continent, comme le Yao, Mwinyi Mkwinda, qui s’installe à Kilwa-Kivinje à la fin du XVIIIesiècle (31).
Dans les années 1840, Kilwa-Kivinje est devenue une ville prospère (32), sa population s’estdéveloppée et atteint 15000 habitants en 1844 (33). Cette nouvelle ville présente un aspect misérable, parce qu’elle n’est composée que d’un labyrinthe de huttes et de quelques maisons de pierres(il y aurait 30 maisons de pierre en 1840, un nombre important pour une ville swahilie) protégée par un fort et entourée d’une forêt de cocotiers (34).
Avec le développement de la traite et des richesses, la ville va s’embellir, un visiteur en 1873 décrit Kilwa-Kivinje comme « une très grande ville peut être plus prospère que Zanzibar »(35). En 1890, la ville compte le nombre de maisons de pierre le plus important sur la côte et la maison des douanes est la meilleure de la côte est africaine (36). 

La traite à Kilwa-Kivinje malgré les interdictions

Les gouverneurs de Kilwa-Kivinje sont sous l’autorité du sultan de Zanzibar mais ils ont toujours été très autonomes (37) et fréquemment en rébellion. En 1841, le sultan Saiyid Sai’d avait fait arrêter le gouverneur et le chef des douanes car ils mettaient des obstructions sur ses ambitions commerciales. En 1873, sous la pression des Anglais, la traite des esclaves est déclarée illégale, mais Kilwa-Kivinje refusera longtemps cette abolition. Dépendant entièrement du trafic d’esclaves, les habitants de cette ville ne se soumettent pas à l’arrêté ; quant aux gouverneurs, également très impliqués dans le commerce d’esclaves, ils continuent de percevoir des taxes sur les caravanes. Kilwa-Kivinje reste une plaque tournante pour le trafic.
Une partie de la traite deviendra intérieure et les esclaves ramenés sur la côte resteront dans des plantations d’Indiens ou d’Arabes pour la plupart situées sur la côte elle-même (38).

Une nouvelle route terrestre se substituera à la voie maritime, remontant vers le nord, le long de la côte ; les caravanes échappent ainsi aux patrouilles anglaises anti-esclavagistes, puis la plupart des esclaves traversent directement sur l’île de Pemba en évitant également Zanzibar et la police du sultan (39). Mais la ville va aussi bénéficier de son isolement ; Kilwa-Kivinje avait l’avantage d’être loin de Zanzibar et les bateaux pouvaient passer à l’est de l’île et rejoindre ainsi les pays de la péninsule arabique (40) De plus, le port peu profond de Kilwa-Kivinje étant très difficilement accessible, les navires anglais à fond important ne pouvaient pas le surveiller (41).


En 1876, des mesures énergiques sont prises pour faire appliquer la fin de la traite. Le sultan consulte le gouverneur Saïd bin Abdullah, lui-même directement impliqué dans le trafic, et lui intime l’ordre d’arrêter tous les chefs esclavagistes de Kilwa-Kivinje. Ce faisant, il lui procure une force de 212 hommes. Face aux trafiquants arabes composés de nervis, ces troupes sont légères et très mobiles. Les Anglais envoient donc un navire de guerre (42) pour renforcer les hommes de main du sultan mais les caravanes prennent la direction du nord. Finalement, le gouverneur Saïd bin Abdullah est destitué en 1877, il sera confondu par la libération d’un dhow d’esclaves à Zanzibar et emprisonné.

En 1888, la compagnie commerciale allemande pour l’Afrique de l’Est prend, par un traité, le contrôle des douanes placées jusqu’alors sous la juridiction du sultan de Zanzibar. Le statut d’esclave sera progressivement amendé par les Allemands mais le trafic se maintient jusqu’au début du XXesiècle. On rencontre encore de nombreux captifs dans les îles jusqu’à la première guerre mondiale. Ce n’est que peu à peu que l’activité de la ville va se tourner vers le commerce du caoutchouc.

-------------------------------------------------------

1.      Architecte du Patrimoine, en charge des différents projets de conservation des sites du patrimoine mondial de Kilwa-Kisiwani et Songo-Mnara depuis 2002, actuellement en poste au Yémen.
2.      Colette Le Cour GrandmaisonAriel Crozon (1998), Zanzibar aujourd'huiCollection "Hommes Et Sociétés", Editions KARTHALA, p 49.
3.      Mihanjo, E., B. Mapunda et N. Luanda (2003), Redrawing the southern slave trade route: a look at the social, economic, cultural and demographic impacts, Unpublished Research report submitted to the Research Committee, Faculty of Arts and Social Sciences, UDSM.
4.      L’UNESCO appuie depuis plusieurs années de nombreux programmes en faveur de la mémoire de l’esclavage. En Tanzanie, où le passé esclavagiste (avec notamment Zanzibar) fut très important, c’est la route centrale du commerce des esclaves et de l’ivoire reliant Bagamoyo à Ujiji qui est l’objet de toutes les attentions et qui a été soumise à l’inscription sur la liste du Patrimoine Mondial de l’UNESCO. Cette route est même souvent présentée comme étant l'axe principal du trafic d’ivoire et d’esclave en Afrique de l’est alors qu’elle n’a jamais fourni tout au plus que 20% des esclaves exportés vers Zanzibar.
5.      Livingstone souhaitait accomplir son périple vers le Lac Nyassa en partant de Kilwa-Kivinje mais le mauvais temps l’en dissuada et il débarqua finalement à Mikindani beaucoup plus au sud de la Tanzanie.
6.      Sutton (1996), The East African Coast.
7.      Chittick N. (1969), The early history of Kilwa-Kivinje, Azania, Vol. 4.
8.      Anonyme (1936), Some Notes on Kilwa, T.N.R., 2, pp. 92‑5.
9.      Gray Sir John (1963), Zanzibar and the Coastal Belt, 1840-1884, in History of East Africa Vol. 1, Nairobi, Oxford Université press, p223.
10.   Albrand (1819), Rapport, M.O, Réunion, 72/472.
11.   Gray Sir John (1951, 1952), A history of Kilwa (deux parties), T.N.R., 31, pp. 1‑24; T.N.R., 32, pp. 11‑37.
12.   Hamerton (1842) cité par Gray Sir John (1958), The British vice-consulate at Kilwa-Kivinje, TNR n°51.
13.   Alpers Edward A. (1975), Ivory and slaves: changing pattern of international trade in East Central Africa to the later nineteenth century, University of California Press, p236.
14.   Kimambo (1989), p238.
15.   Ou lac Malawi.
16.   Ade Ajayi J. F. (1989), Africa in the nineteenth century until the 1880s, Volume 6 of General history of Africa, Unesco. International Scientific Committee for the Drafting of a General History of Africa, University of California Press, p223.
17.   Ade Ajayi J. F. (1989), p221.
18.   Ade Ajayi J. F. (1989), p223.
19.   Alpers Edward A. (1975), p237.
20.   Good Charles M. (2004), The steamer parish: the rise and fall of missionary medicine on an African frontier, Geography research paper, no.244, University of Chicago Press, p51.
21.   Nicholls C.S. (1971), The Swahili coast, politics, diplomacy and trade on the east African coast littoral, 1798-1856, Georges Allen ltd.
22.   Lyne R.N. (1905), Zanzibar in contemporary times, Londres 1905 et 1969, Negro Universities Press, New York.
23.   Berlioux Étienne F.(1870), La traite orientale histoire des chasses à l'homme organisées en Afrique depuis quinze ans pour les marchés de l'Orient, Paris.
24.   Alpers Edward A. (1975), p240-241.
25.   Ade Ajayi J. F. (1989), p223.
26.   Alpers Edward A. (1975), p237.
27.   Krapf J.L. (1860), Travels, researchs and missionary labours in East Africa, London, Trübner and Co.
28.   Berlioux E.F. (1870), p253-254.
29.   Freeman-Grenville, G.S.P. (1967), The Coast: 1498-1840, in History of East Africa, Vol. 1, Nairobi, Oxford University press, p147.
30.   Lettre d’Hamerton, consul britannique à Kilwa-Kivinje au gouverneur de Bombay, 2 janvier 1842.
31.   Alpers Edward A. (1975), p23.
32.   Alpers Edward A. (1975), p237.
33.   Krapf J.L. (1860).
34.   Berlioux E.F.(1870), p253-254.
35.   Sutton (1996).
36.   Nicholls C.S. (1971).
37.   Gray Sir J. (1951, 1952).
38.   Alpers Edward A. (1975), p238.
39.   Alpers Edward A. (1975), p23.
40.   Nicholls C.S. (1971).
41.   Berlioux E.F.(1870), p253-254.
42.   Lyne R.N. (1905)

Hakuna maoni:

Chapisha Maoni