02/03/2013

SONGO MNARA DANS LA BAIE DE KILWA



Article de Pierre Blanchard


Située dans l’archipel de Kilwa, au sud de la Tanzanie, l’île de Songo-Mnara s’étire sur une douzaine de kilomètres de long, pour rarement plus d’un kilomètre de large. Faisant face au continent, dont elle n’est séparée que de quelques kilomètres, elle est l’œuvre du polype de corail et a probablement émergé à la faveur des changements de niveaux marins. Protégée par une forêt dense de palétuviers à l’est et au sud, et cernée de récifs coralliens à l’ouest, l’île a toujours été à l’abri des agressions extérieures et c’est sur sa côte orientale que se trouvent les meilleurs mouillages.

Songo-Mnara et les sites historiques de la baie de Kilwa
© P.Blanchard

Un peu d’histoire


Les sources écrites à propos de Songo-Mnara sont rares ; seuls les Portugais, venus à Kilwa en 1505, décrivent les îles alentours comme également habitée (1) ; de par sa situation géographique, l’histoire de Songo-Mnara est tout d’abord intimement liée à celle de son imposante voisine Kilwa-Kisiwani.

  • Kisiwani
Avec une superficie de 44,5 hectares, Kisiwani a longtemps été la plus grande cité-Etat d'Afrique orientale avant l'arrivée des Européens dans l'océan Indien. Selon les chroniques légendaires de la ville, la cité fut fondée au Xe siècle par des réfugiés venus de Shiraz qui en expulsèrent les habitants. Des recherches récentes (2) montrent que l’île était un centre économique et politique important dès le VIe siècle avec une population locale partiellement islamisée  dès le IXe siècle.
Jusqu’au milieu du XIIe siècle, Kisiwani connaît de nombreux épisodes guerriers avec les îles voisines de Xanga et de Shâgh. Ces faits d’arme ont pour objectif principal le contrôle de la région et de son trafic. Kilwa finit par s'imposer au XIIe siècle et acquiert le monopole du commerce de l’or, parvenant ainsi à contrôler une partie importante de la côte swahili, de Pemba à Sofola.
Au XIVe puis au XVe siècle, Kilwa est à son apogée. Mais la ville de Kisiwani, pourtant très puissante, est vite affaiblie par des problèmes de succession interne. Deux événements décisifs seront tragiques pour elle : l’invasion des Portugais en 1505, puis l’attaque des Zimbas, une ethnie réputée anthropophage, qui n’aura pas de pitié pour les habitants de l’archipel en 1587.

Représentation de KilwaBraun-Hogenberg, 1572

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Kilwa fait une réapparition sur la scène économique grâce au commerce des esclaves vendus aux îles françaises de l’océan Indien.

  • Songo-Mnara
Maçonnerie du XIIe siècle : Grande Mosquée,
Kilwa-Kisiwani
Comme Kisiwani, Songo-Mnara aurait été ponctuellement occupée pendant les périodes préhistorique et préislamique mais il semblerait que la fondation définitive de la ville remonte au Moyen Age.
Selon Gervase Mathew (3), la ville de Songo-Mnara aurait été composée d’un site ancien, datant du XIIe ou du XIIe siècle, localisé sur le front de mer à l’ouest des ruines actuelles. Mathew pense que ce site est la ville de Shâgh alors qu’il n’a trouvé que peu d’éléments pour étayer cette hypothèse : quelques poteries, et la présence de trois mosquées à l’ouest des ruines qu’il rapproche de certaines constructions de Tumbatu sur l’île de Zanzibar (elles-mêmes datées du XIIe au début du XIVe siècle).
Maçonnerie du XIVe siècle : Husuni Kubwa,
Kilwa-Kisiwani
Sur les sites de la région de Kilwa, les techniques de maçonnerie sont très marquées au XIIe siècle : l’appareil est constitué d’une pierre de corail marin taillée en moellons carrés jointoyés avec un mortier en assises horizontales régulières. Au XIVe siècle, les maçons swahilis abandonnent la préparation de blocs en corail standardisés, et élèvent les murs en moellons de corail irréguliers avec une arase de mortier régulière tous les 90 centimètres. Or l’appareillage des mosquées retrouvées par Matthew à Songo-Mnara, est plus tardif : il est constitué de moellons irréguliers de corail noyé dans du mortier grossier et peut être daté du XVe siècle comme l’ensemble des ruines.
   
Maçonnerie du XVe siècle : Petite Mosquée,
Kilwa-Kisiwani
Par ailleurs, en 2004, des fouilles plus poussées ont montré l’absence de matériels anciens, ruinant ainsi l’hypothèse de Shâgh à Songo-Mnara (4). La ville de pierre a bien été fondée ex-nihilo à la fin du XIVe siècle ce qui correspond à la période prospère de Kisiwani.
Songo-Mnara sera abandonnée dans la seconde moitié du XVIe siècle lorsque les Portugais imposeront leur présence dans l’océan Indien. Presque deux siècles plus tard, au XVIIIe siècle, l’île connaîtra un certain renouveau grâce à la traite des esclaves avec les Français (5 et 6). Des modifications dans le palais semblent d’ailleurs relever de cette période ; Gervase Mathew a trouvé de nombreuses poteries chinoises du XVIIIe siècle dans la mosquée et a pu dégager un enclos rectangulaire fait de murs en corail dans la partie orientale de l’île. On peut supposer que ce dernier était utilisé pour enfermer les esclaves (7). Puis l’île sera définitivement abandonnée. James Prior, un navigateur anglais qui visita l’île en 1819 (8), décrit des maisons en terre récemment abandonnées et affirme que le site est recouvert d’une forêt "jeune".

 

Songo Mnara dans le monde swahili


Tous les chercheurs ayant travaillé à Songo-Mnara ont présenté cette île comme un établissement mineur, soumis à Kisiwani et sans importance politique ou économique. Il peut paraître étonnant que les sources écrites sur lesquelles ils ont étayé leur recherche – mais qui passe sous silence les documents de langue arabe - ne citent jamais Songo-Mnara. Mentionnons ici les arguments qui retiennent souvent leur attention pour comprendre les relations entre les deux grandes îles de l’archipel : la proximité des deux îles, la taille réduite de la mosquée dite « du Vendredi » à Songo-Mnara et la faible quantité de matériel archéologique de cette île comparée aux autres sites swahilis des côtes tanzaniennes et kenyanes. Fort de ces quelques observations, Songo-Mnara a été présentée par Mathew comme un centre de villégiature pour riches marchands fuyant une Kisiwani surpeuplée mais y retournant le vendredi pour la prière. L’éminent chercheur français Stéphane Pradines de la Truelle a pu montrer, a contrario de ces recherches anglo-saxonnes, que les maisons de Songo-Mnara sont celles d’une élite chargée de gérer les ressources agricoles de l’île, et qu’il s’agit très certainement d’un centre d’approvisionnement secondaire pour la cité de Kilwa-Kisiwani.
L’argumentation anglo-saxonne est en effet peu convaincante. S’agissant du premier point, la proximité des deux îles, rien n’est moins sûr : lorsque les calmes se sont installés dans la région, il ne faut pas moins de cinq heures de bateau pour aller d’une île à l’autre. Dans ce contexte, vouloir rejoindre Kisiwani le vendredi pour la grande prière est difficilement envisageable. Le deuxième point, la taille réduite de la mosquée du Vendredi à Songo-Mnara, peut se comprendre si l’on garde à l’esprit le nombre important de mosquées dans la ville (six mosquées pour une ville de quatre hectares (9). Quant au dernier point, la pauvreté archéologique du site, il peut s’expliquer aussi par le fait que la durée d’occupation y fut particulièrement courte.

Poterie africaine © P. Blanchard


D’autre part, alors que le sultan construit son palais dans le caravansérail d’Husuni-Kubwa à Kisiwani, mêlant ainsi fonctions commerciales et résidentielles, on imagine mal des familles de marchands fuir la ville et ses affaires pour s’installer dans la solitude de Songo-Mnara. Et si quelques puits ont été repérés ça et là dans l’intérieur de l’île, le rocher madréporique y est très affleurant, ce qui prouve que l’île n’est pas assez fertile pour être un centre agricole important. En revanche, la qualité et la richesse des vestiges y sont remarquables et indiquent l’existence d’une ville importante ; les porcelaines trouvées sont d’une excellente qualité, le travail de la taille de pierre y est saisissant et bien souvent de meilleure facture qu’à Kisiwani.

Jarre chinoise en grès du XIVe siècle © P. Bl.
Tout ceci nous amène à penser que Songo-Mnara était un établissement influent dans le monde swahili du XVe siècle, très probablement une ville de transit sur les itinéraires commerciaux de l’océan Indien, certes soumise à Kisiwani mais cependant d’une grande autonomie économique et politique. La question est de savoir comment une telle prospérité s’y est développée sur une période aussi courte. Deux hypothèses peuvent être avancées : tout d’abord, Songo est fondée à la fin du XIVe siècle, à un moment de renaissance à Kilwa ; dans ce contexte, il est probable que l’île a bénéficié du rayonnement de Kisiwani.

Porcelaine chinoise du XVe siècle ©P. Bl.
La deuxième hypothèse s’articule autour de la légendaire ville de Shagh que les chercheurs n’ont jamais pu localiser avec certitude jusqu’à ce que des recherches récentes parviennent à la situer à Sanje ya Kati, une autre île de l’archipel. N’y a-t-il pas un lien entre l’essor de Songo-Mnara et le déclin de la ville de Shagh, dans le cours du XIIIe siècle ? Pradines a corrigé la chronologie en datant la chute de la ville du milieu du XIIIe siècle (10). Mathew avait découvert à Songo une poterie yéménite et un sgrafiatto persan du XIIIe siècle (11). La présence sur le site de Songo-Mnara, d’objets du XIIIe siècle nous permet d’émettre une hypothèse. Après la chute de la ville de Shâgh, quelques familles marchandes se seraient installées à Songo au début du XIVe siècle. Leurs savoir-faire et leurs relations commerciales expliqueront le succès et l’enrichissement rapide de Songo-Mnara dès la fin du XIVe siècle. 

La ville

La ville médiévale de Songo-Mnara était établie sur la côte orientale de l’île, sur un massif corallien dominant légèrement la baie et le mouillage. Elle s’étendait sur environ 4,5 hectares ; il s’agit de la taille typique d’une ville moyenne prospère.
La ville de pierre était constituée d’un tissu lâche ponctué ici et là d’espaces vides. Elle avait six mosquées et était composée dans sa partie septentrionale et orientale d’un ensemble de plus de quarante maisons de pierre entourant un espace central où se trouvaient des tombes, un cimetière cerné d’un mur et une petite mosquée.

Plan de la ville de Songo Mnara © S. Manoa

Cette organisation se retrouve peu ou prou dans d’autres villes médiévales swahilies (12). Elle suit souvent le même schéma : de grandes étendues de maisons jalonnées de mosquées et de cimetières, probablement entourées de vergers et de plantations. La ville possédait également des espaces ouverts, réservés à des activités marchandes ; souvent à proximité des puits et des tombes, ces espaces libres était également le domaine des activités artisanales notamment de forge (13).
Quant au bâti, on retrouve là aussi un même fil conducteur : des maisons de pierre côtoyant des maisons plus pauvres pour la plupart construites en torchis et recouvertes de toitures en feuilles de palmes, aujourd’hui disparues.
En effet, la plupart des bâtiments construits sur la côte swahilie le furent en terre et devaient probablement ressembler aux maisons que l’on voit aujourd’hui. Même si les constructions en pierre de corail ont été nombreuses et très répandues, elles ne furent jamais majoritaires. En 1770, le célèbre esclavagiste Morice rapporte qu’il faut une permission officielle pour construire une maison en pierre à Kilwa (14).
Notons également qu’il y avait peu de rues et d’allées au sens où l’entend l’urbanisme actuel. La ville était trop étendue et la pression urbaine trop faible pour donner lieu à de tels plans compressés.

Le mur d’enceinte


La ville est entièrement protégée par une enceinte ; elle est constituée d’une série de murs légers qui ne font que 50 cm d’épaisseur reliant entre eux des bâtiments situés en périphérie de l’agglomération. Seul le quart nord-ouest est ceint d’un mur continu. Cet élément est commun aux fortifications urbaines des cités swahilies. Une chose peut néanmoins nous étonner en ce qui concerne Songo-Mnara : il n’y a ni traces de tours, ni chicanes. Or cet appareillage défensif est présent dans de nombreux ouvrages du monde swahili. Ces quelques observations nous amènent à penser que ce rempart a été construit dans la hâte. La question est de savoir quand.

Vue du mur d’enceinte à l’est du site, Songo-Mnara, © P.Blanchard

Gervase Mathew pense que la ville a été fortifiée juste avant l’arrivée des invasions Zimbas en 1587. Jao de Santos - qui décrit en détail le sac de la ville de Kisiwani par les Zimbas - ne fait aucune référence à cet événement pour Songo. Tout laisse penser que la ville a été évacuée avant l’attaque. Cette évacuation aurait d’ailleurs été attestée par des datations récentes (15).
Plusieurs questions subsistent. Nous savons qu’après l’arrivée des Portugais en 1505, toute la région de Kilwa est en déclin rapide. Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi Songo-Mnara se serait lancée dans des travaux de construction d’une enceinte, et dont la dépense peut nous sembler, a posteriori, totalement inconsidérée. Pourquoi avoir abandonné Songo Mnara juste après ces travaux alors que cette petite ville était plus facile à défendre que Kisiwani ? L’hypothèse que l’enceinte est plus ancienne, autrement dit qu’elle aurait été construite 85 ans plus tôt, au début du XVIe siècle, en prévision d’une invasion portugaise, ne nous parait pas invraisemblable.
Jusqu’au XVIe siècle, Songo-Mnara est restée une ville ouverte, contrairement à la plupart des villes swahilies, mais tout comme Kilwa (16), Kaole, Tumbatu en Tanzanie et Shanga ou Gedi au Kenya. Les agglomérations de la baie de Kilwa étaient en effet mieux intégrées aux populations locales. Remarquons que les régions limitrophes étaient peu peuplées et que les tribus continentales Ngindo, Machinga, Matumbi et Mwera étaient moins belliqueuses que leurs homologues nomades situés plus au nord comme les Pare, les Masaï, ou les Digo en Tanzanie ou au Kenya. Quant aux Zimbas dévastateurs de Kilwa, leur origine lointaine (la vallée du Zambèze à plus de 1000 kilomètres) ne pouvait constituer une menace réelle pour la région. Leur attaque a probablement bénéficié d’un effet de surprise.

Les maisons


Nous avons recensé environ 36 maisons en pierre, en plus de l’ensemble palatial qui regroupe 8 maisons à lui seul. Outre le palais, cinq groupes de maisons forment des complexes domestiques de tailles variées.
Les maisons de Songo-Mnara illustrent clairement comment elles étaient aménagées. Toutes concentrées dans l’enceinte urbaine, elles étaient regroupées en lot de six unités partageant partiellement les mêmes murs, un puits et une cour ; la plupart étaient contiguës (insérées l’une dans l’autre). Une entrée principale menait directement d’une maison à l’autre. Ces regroupements résidentiels et commerciaux étaient probablement la propriété de familles apparentées, en tout cas membres d’un même clan ou d’un même lignage.
Les murs sont élevés en une maçonnerie de moellons de corail bruts de 20 à 30 cm liés avec un mortier de chaux corallienne.
La plupart des bâtiments sont construits suivant un plan tripartite extrêmement régulier, formé tout d’abord de deux longues pièces transversales parallèles (daka et antichambre) qui servent de corridor, puis de petites chambres ; latéralement sont disposées des toilettes ou des pièces de réceptions. Ces plans tripartites sont semblables à ceux des villes Hadrami du Yémen qui entretenaient des liens très étroits avec l’Afrique (17). L’évolution de la maison swahilie du XIIe au XIXe sera le produit d’une acculturation constante, très marquée par ces influences exogènes (18).

Plan du bâtiment n°23 à Sharma au Yémen, © V. Bernard

Les petits bâtiments (20 à 70m²) qui ont la stricte disposition décrite précédemment s’ouvrent directement sur une rue, alors que les plus grands (180 à 216m² en général, jusqu’à 330m² pour le palais) s’ouvrent sur une cour fermée et complexifient la disposition traditionnelle qui est doublée et retournée. Toutes les maisons sont orientées au nord pour avoir le maximum de fraîcheur, ce qui correspond à une tradition médiévale ancienne et généralisée sur la côte swahilie (19).
Dans les bâtiments de grande taille avec une cour, l’entrée se fait dans la plupart des cas par une pièce latérale où les portes – d’une largeur d’environ 1 à 1,2m – sont disposées en L ou décalées. Dans les ruelles, les portes à l’entrée des maisons ne sont donc jamais en vis-à-vis, et donnent ainsi toujours sur un mur. Pradines voit deux raisons principales à cet agencement de l’espace : faciliter la circulation des marchandises au sein des édifices, car les porteurs ne se gênent plus en se croisant ; respecter le caractère confidentiel et privé des maisons islamiques en décalant les issues pour ne pas être vu. Ainsi l’organisation en chicanes et le cheminement en S remplissent deux fonctions essentielles : une fonction commerciale, car la maison est aussi conçue pour être un entrepôt, et une fonction plus sociologique permettant de préserver l’intimité des familles.
Dans cette pièce d’entrée se trouve des bancs maçonnés qui peuvent être interprétés comme le prototype des baraza, ces bancs maçonnés que l’on trouve désormais à l’extérieur de chaque côté de la porte principale des maisons swahilies.
Dans l’ensemble, les pièces étaient sombres et étroites. Privées de lumière, elles ne devaient servir que de chambre à coucher ou d’entrepôt ; tout laisse supposer que la vie sociale se déroulait principalement dans les cours, c’est-à-dire à l’extérieur ; quant aux repas, ils se prenaient probablement sous les vérandas. Ces maisons avaient vraisemblablement peu de meubles, essentiellement des tapis. Les rapports portugais mentionnent toutefois des lits et des coffres.
Les bâtiments de Songo-Mnara n’ont pas connu de nombreuses phases architecturales sauf pour le palais où l’on observe des agrandissements et une réoccupation au XVIIIe siècle.

Le palais 


La ville médiévale de Songo-Mnara était établie sur la côte orientale de l’île, sur un massif corallien dominant légèrement la baie et le mouillage. Elle s’étendait sur environ 4,5 hectares ; il s’agit de la taille typique d’une ville moyenne prospère.
La ville de pierre était constituée d’un tissu lâche ponctué ici et là d’espaces vides. Elle avait six mosquées et était composée dans sa partie septentrionale et orientale d’un ensemble de plus de quarante maisons de pierre entourant un espace central où se trouvaient des tombes, un cimetière cerné d’un mur et une petite mosquée.


Plan du Palais, Songo-Mnara, © P.Blanchard


Sur les élévations de la cour se trouvent des portes en arc brisé qui ont été l’occasion pour les tailleurs de pierre de développer leur savoir-faire et un véritable art de la marqueterie. Les pierres de corail de qualité étaient de petite taille et étaient assemblées de manière à créer des surfaces planes homogènes qui constituent le tympan de la porte. Les pierres s’emboîtent l’une dans l’autre; chaque bloc était taillé pour sa position. Ce travail d’une très grande précision rappelle l’art de la marqueterie lithique du monde arabe. Dans les montants des portes, des niches, destinées à accueillir des lampes, viennent compléter le décor.[20]



Porte avant travaux de restauration
Porte après travaux de restauration






















On peut retrouver un tel travail sur de nombreuses portes d’entrée de maisons à Songo-Mnara.
Les aires d’ablutions sont pourvues d’un système sanitaire très élaboré avec des lavabos en pierre taillée et des conduits en maçonnerie. Il y avait des étages supérieurs sur certaines parties du palais mais dans tous les cas, ils semblent avoir été rajoutés.

La « Pagode » ou Mnara


La ville de Songo-Mnara doit son nom à une tour, « Mnara » en swahili. Celle-ci, nommée « Pagode » par les marins du XVIIIe siècle, servait de repère pour les bateaux qui entraient dans la baie de Kilwa. 


Carte des mouillages dans la baie de Kilwa situant la « Pagode »Morice, 1784


En 1812, un visiteur décrit la pagode de Kilwa comme un monument pourvu d’un escalier finissant dans un « marigot de boue » [21]. En 1819, la pagode n’est plus visible [22], ayant probablement disparue, mais le navigateur James Prior semble vouloir en localiser les fondations à 5 kilomètres des ruines [23].



Plan de la Mosquée « Mnara », d’après P.Garlake

Des fouilles sont menées en 1955, par Kirkman (24). C’est à cet archéologue que l’on doit la découverte, dans les débris de ce qui était alors considérés comme les restes de la vieille tour, d’une frise en double corde et d’un bol de porcelaine blanche dans les encadrements du mihrab. Or, ces éléments décoratifs ne pouvaient être ceux d’une simple tour. D’autre part, l’amas des gravas retrouvé à cet endroit était trop menu pour correspondre au volume architectural d’une tour. Il faudra encore quelques années aux archéologues Burton et Chittick pour démontrer que ce site, identifié par Kirkman, n’est en réalité qu’une ancienne mosquée placée sur un podium. 


Mosquée « Mnara », © K.Moon

Restait à localiser cette fameuse tour, qui était visible aux bateaux depuis la baie. Celle-ci devait donc être située sur un point culminant au-dessus du mouillage. Le seul endroit répondant à ces caractéristiques se trouve sur une petite colline, à proximité du site archéologique. Il y a là, en effet, une petite mosquée bordée à l’est par une cour quadrangulaire qui abrite une multitude de tombes marquées par des pierres de grès plantées verticalement. Le mihrab y est tourné vers le nord-ouest et encadré par deux portes. La nef unique est divisée en trois travées couvertes de voûtes en plein-cintre transversales dans lesquelles étaient insérés des bols d’origine islamique datant du XVe siècle. Cette mosquée isolée devait avoir un usage funéraire.
Plan et coupe de la Mosquée « Pagode », d'après Garlake.

On observe une masse importante de pierres au sud de la mosquée. Il pourrait s’agir des traces d’un minaret attaché à la mosquée. Le minaret est un élément exceptionnel des mosquées swahilies que l’on trouve à Ras Mkumbuu sur l’île de Pemba, à Mbaraki à côté de Mombassa et dans le sud de la Somalie. Mais comme nous l’avons vu, Songo-Mnara est doté d’une architecture exceptionnelle. Ce minaret établi sur les hauteurs, outre sa fonction religieuse pouvait jouer le autre rôle plus prosaïque de repère pour les marins désirant accoster à Songo-Mnara. Les marins européens du XVIIIe siècle, étrangers au vocabulaire de l’architecture islamique, surnommeront ce minaret « la Pagode ».

Mosquée "Pagode" ©K.Moon

Le port


La partie nord-ouest de la ville s’ouvrait largement sur l’océan bien qu’elle soit aujourd’hui envahie par la mangrove. Pendant la période médiévale, les palétuviers étaient exploités intensivement et leur implantation a évolué au cours du temps. La partie ouest du front de mer (de la mosquée sur la colline à la mosquée dans la mangrove) devait être dégagée. Nul doute qu’il y avait là une plage et un port pour Songo-Mnara. Sur ce port se trouvaient quatre mosquées sur les six que comporte la ville. Il s’agissait vraisemblablement d’affirmer au visiteur l’identité musulmane de la ville face à un continent  peu islamisé.
En 2004, de nouvelles prospections (25) confirment cette hypothèse. Elles permettent de dégager le mur massif d’un quai situé au pied de la colline où se trouve la mosquée « Mnara ». Celui-ci est doublement parementé de moellons et doté de deux escaliers : le premier, monumental, est en grès jaune et descend sur la plage ; le second, partant du quai, menait à la mosquée. Nous sommes certainement en présence d’un embarcadère où passagers et marchandises devaient passer.

La mosquée du Vendredi


La mosquée du vendredi de Songo-Mnara, située au centre de la ville de pierre, est relativement petite : 11m du nord au sud et 8,5m d’est en ouest. Cette dimension modeste est d’habitude réservée à des mosquées de quartier.
Cette mosquée était située sur un podium constitué de deux niveaux de maçonneries remplis de remblai sablonneux. Cette plate-forme, qui surélève la mosquée au dessus du niveau de la rue, lui permettait d’émerger dans la ville ; un long escalier en façade en solennisait l’entrée (26).

Elévation sud de la Mosquée du Vendredi avant travaux de restauration  
© P Blanchard

Vue sud de la Mosquée du Vendredi après travaux de restauration,
@P.Bl
Les plans des mosquées swahilies sont généralement très stéréotypés et présentent de nombreuses ressemblances avec leurs homologues d'Arabie du sud. Ils sont constitués d’une salle de prière longitudinale avec des rangées centrales d’arcades perpendiculaires au mihrab reposant sur des piliers octogonaux et encadrés de pièces latérales.
La mosquée du Vendredi a une disposition originale, formée d’arcades parallèles au mihrab (27). La salle de prière est divisée en trois nefs soutenues par quatre piliers octogonaux au centre et reliés à des pilastres engagés dans les murs latéraux.

L’entrée principale de la mosquée se trouve au sud. Quant aux deux autres portes, elles sont précédées d’une véranda avec deux piliers. Chaque mur latéral de la salle possède aussi une porte. La zone d’ablution est marquée par la présence d’un puits au sud-ouest. La mosquée est cernée au nord par un ensemble de tombes contemporaines de l’édifice. Un enclos funéraire est attaché au mihrab dans l’angle nord-ouest.

Le mihrab est d’une exceptionnelle qualité et peut être l’un des plus beaux de la côte swahili avec un remarquable travail de taille de pierre d’une grande précision. Encadrée de moulures gravées en arêtes de poisson et d'un arc trilobé qui a disparu, la niche est ornée d'une arcature de douze niches surmontée d'une frise représentant des mihrâb miniatures reposant sur une série de colonnettes. Elle est couverte d'une voûte en cul-de-four cannelée.

Mihrab de la Mosquée du Vendredi, © P.Blanchard

L’édifice a été fondé sur un petit niveau d’occupation. Il date du début du XVe siècle (28),  peut-être de l’extrême fin du XIVe siècle. Il est fort probable que cette mosquée n’était plus en activité lors de la brève réoccupation du site au XVIIIe siècle. Mathew y trouva pourtant des porcelaines chinoises du XVIIIe siècle. Au début du XXe siècle, un notable de Songo-Mnara sera même enterré dans le cimetière adjacent.
Dans les années 50, des traces de sacrifices d’animaux ont été décelées devant le mihrab et dans les tombes (29). Bien que le site archéologique soit abandonné depuis plus de deux siècles, ces quelques marques d’activités indiquent que les ruines font encore partie de l’héritage culturel de Kilwa.

Songo-Mnara aujourd’hui


Le contexte social
Suite à la révolte des Maji-Maji contre les troupes allemandes, tout le sud de la Tanzanie a été ravagé par de terribles famines. La violence de la répression qui en a découlé a modifié quelque peu le paysage historique de la région. Elle a entraîné une baisse dramatique de la population et provoqué un appauvrissement dont les conséquences se lisent encore aujourd’hui (30).
Songo-Mnara se trouve désormais dans une région particulièrement isolée, rurale et pauvre. La population de l’île est d’environ 700 habitants, répartis entre un petit village à plus d’une heure de marche des ruines et un habitat dispersé. L’ensemble de la communauté partage la même religion – l’islam – qu’elle pratique de façon peu rigoriste et qui reste très marquée par les traditions locales.
L’île ne dispose d’aucune infrastructure moderne et l’approvisionnement en eau y est un problème récurrent. Les habitants de Songo-Mnara sont avant toute chose des paysans et la pêche est une activité secondaire et pour beaucoup saisonnière. La vie y est rude et la pauvreté un problème persistant. Les habitants de Songo-Mnara ont conservé un mode de vie traditionnel de nos jours profondément remis en cause par les mêmes bouleversements qui affectent la Tanzanie en général. Les populations fragilisées par la pauvreté sont alors particulièrement frappées par la perte souvent irréparable de leur patrimoine culturel.

Les habitants et les ruines


Pour la grande majorité des insulaires, les ruines restent associées à une civilisation étrangère – les arabes – venus là pour s’enrichir du trafic des esclaves. Il faut pourtant bien dissocier l’islamisation qui se produit en douceur à partir du IXe siècle par des petits groupes de marchands et l’arabisation qui est beaucoup plus tardive (au XIXe siècle) et qui se fait à partir du sultanat de Zanzibar.
A Songo-Mnara comme à Kisiwani, les familles d’origine omanaise ont établi des alliances avec les populations locales tout en gardant leur statut de notables. Tout en continuant de revendiquer leur origine arabe, elles gardent un ascendant sur les populations africaines. Ces familles ne s’installent pas dans des huttes de terre comme le font la plupart des côtiers mais se font construire de grandes maisons de pierre parfois recouvertes de toitures en terrasse. Tout concourt à ce qu’elles restent assimilées aux lointains occupants des ruines.
Pour les swahilis, ces arabes demeurent fascinants ; ils sont encore associés au pouvoir, à la connaissance, et le lien que certaines familles prétendent entretenir avec le prophète Mohamed leur donne un ascendant où se mêlent souvent charisme et injustice. Dans les traditions orales - les contes et les poèmes - les ruines sont présentes. Mais elles sont un lieu dangereux associé à la présence de djinns et de wanga. On s’y rend souvent pour y faire des offrandes secrètes et des prières privées. Elles ont été également, au moins jusque dans les années 50, le cadre de sacrifices d’animaux et de pratiques de « sorcellerie », ce qui montre qu’elles ont encore un sens précis dans l’imaginaire et l’identité culturelle des insulaires. Autant reconnaître que les ruines ne peuvent avoir le caractère romantique et sentimental qu’elles pourraient revêtir ailleurs.

La protection du site en quelques dates 


Depuis qu’elles ont été redécouvertes au début du siècle par un amateur allemand, les ruines de Songo-Mnara n’ont pas bénéficié de beaucoup d’attention. C’est le site majeur de Kisiwani qui a jusqu’alors concentré l’essentiel des recherches et des travaux de conservation.

Après l’indépendance, le site a été enregistré comme monument national ; il est donc propriété du gouvernement tanzanien. Le département des Antiquités est garant et responsable du son administration mais celui-ci ne dispose que de peu de moyens ; tous les sites sont négligés et envahis d’une importante végétation.
- 1981 : Songo-Mnara rejoint Kilwa-Kisiwani sur la liste des sites inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO.
- 2002 : le département tanzanien des antiquités élabore un plan de sauvegarde intitulé "Kilwa-Kisiwani and Songo-Mnara World Heritage Sites : Conservation and Development Plan". Un projet de conservation et de promotion est ensuite organisé avec le soutien de l’Ambassade de France, mais celui-ci se limite au site de Kilwa-Kisiwani.
- 2004 : le comité du patrimoine mondial inscrit le site des ruines sur la liste “Patrimoine mondial en danger” afin de le protéger des dégradations et de permettre un développement des efforts pour sa préservation.
- octobre 2005 / mai 2008 : avec l’aide de l’UNESCO, le département des Antiquités mène un projet de travaux d’urgence à Kilwa-Kisiwani et à Songo-Mnara ; devant l’ampleur des travaux, Songo-Mnara est choisi pour être le principal bénéficiaire du projet. La mosquée du vendredi, le palais et la maison attenante dite « la maison du secrétaire » sont restaurés.



[1]Axelson, (1943) South East Africa, 1488-1530, Description of the voyage of Francisco d’Almeida.
[2] Felix Chami, rapport ronéotypé, non publié, 2005, 2006.
[3] Mathew, A. G. (1959). "Songo Mnara TNR., 53, pp. 154‑60.
[4] Stéphane Pradines et Pierre Blanchard (2006) « Kilwa al-Mulûk, Premier bilan des travaux de conservation-restauration et des fouilles archéologiques dans la baie de Kilwa, Tanzanie », Annales Islamologiques, n°39, Institut Français d’Archéologie Orientale, Le Caire.
[5] Nous avons découvert sur le site une pièce française datant de la période révolutionnaire.
[6] Biti Zubeli, une habitante de Songo-Mnara d’origine arabe, a pu nous retracer la généalogie de sa famille sur 7 générations, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Elle nous décrit son ancêtre Mohamed bin Yussuf, comme le premier arabe venu trafiquer les esclaves sur l’île, il s’installa sur le site des ruines et reconstruisit plusieurs murs dans la grande maison dite « Le Palais ».
[7] Mathew, A. G. (1959). "Songo Mnara T.N.R., 53, pp. 154‑60.
[8]James Prior, Voyage along the Eastern Coast of Africa to Mozambique, Johanna and Quiloa ... in the Nisus Frigate, London.
[9] Gedi, une ville intra-muros de 18 hectares, possède, en plus de la grande mosquée, cinq mosquées de quartier ; à Kilwa, ville de 40 hectares, on n’a découvert, en plus de la grande mosquée, que six mosquées de quartier.
[10] Stéphane Pradines, (2005, 2006) Sanje ya Kati rapport préliminaire, non publié.
[11] Read bodied ware glazed on the interior with a black linear pattern on a yellow ground
[12] Mtwapa, Jumba la Mtwana, Takwa, Manda, Kaole, Gedi.
[13] J. Fleisher et S. Wynne-Jones, (2010), p 41
[14] Freeman-Grenville, G. S. P. (1965), The French at Kilwa Island, Oxford.
[15] Stéphane Pradines et Pierre Blanchard (2006) « Kilwa al-Mulûk, Premier bilan des travaux de conservation-restauration et des fouilles archéologiques dans la baie de Kilwa, Tanzanie », Annales Islamologiques, n°39, 2006, Institut Français d’Archéologie Orientale, Le Caire.
[16] Aucunes traces de fortification entourant Kilwa n’ont été retrouvées. On est en droit de se demander si le mur décrit par les Portugais n’est pas tout simplement (comme à Songo-Mnara) cette enceinte élevée à la hâte qui reliait les murs aveugles des maisons, ce qui expliquerait également la chute très rapide de la ville en 1505.
[17] Axelle Rougelle « Le Yémen entre Orient et Afrique. Sharma, un entrepôt du commerce maritime médiéval sur la côte sud de l’Arabie ». Annales Islamologiques 38, 2004, p. 201-253.
[18]Horton, M. C. (1997). “Shanga: the archaeology of muslim trading community on the coast of East African”, British Institute in Eastern Africa, Memoir 14, Nairobi.
[19]Garlake, P. S. (1966). “The Early Islamic Architecture of the East African Coast”, British Institute in Eastern Africa, Memoir 2, Nairobi,p. 89.
[20]Wilson, T. H. (1978). “Takwa, an ancient swahili settlement of the Lamu Archipelego”, Kenya past and present, n° 10, pp 7-16.
[21] Gray, Sir John. (1947). "Kilwa in 1812", T.N.R., 24, pp. 49‑60.
[22]James Prior, (1819), Voyage along the Eastern Coast of Africa to Mozambique, Johanna and Quiloa ... in the Nisus Frigate, London.
[23] Le point Pagode se trouverait alors à Sanje-Majoma, un autre site archéologique plus au sud.
[24] Kirkman, J. (1958), notes in T.N.R., 50.
[25] Idem.
[26] Ce podium est présent dans plusieurs mosquées swahili, notamment dans la petite mosquée voûtée de Kilwa Kisiwani.
[27] On trouve la même organisation transversale à Mtanga Makutani, dont le site date de la même période et se trouve à une vingtaine de kilomètres au nord de Songo Mnara.
[28] Stéphane Pradines et Pierre Blanchard (2006).
[29] Mathew, A. G. (1959). "Songo Mnara T.N.R., 53, pp. 154‑60.
[30] Pierre Blanchard (2010) « L’histoire oubliée de Kilwa-Kivinje », sur ce même blogue.










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Chapisha Maoni