07/08/2013

ALAIN RICARD OU L'INCARNATION DU GRAND PARTAGE


À propos de : 
« Le kiswahili, une langue moderne », Karthala, Paris : 2009.

« L’empire du bien triomphe : il est urgent de le saboter », Philippe Muray.

La Tanzanie se distingue du reste du continent africain : c’est un pays de cocagne littéraire. Où peut-on s’enorgueillir de pouvoir additionner tant de romanciers, de dramaturges et de poètes, et dans une langue africaine ? Une langue qui s’est diffusée, répandue, extravasée dans toutes les directions et par toutes les voies. Dans ce pays en effet, la fin a toujours justifié les moyens : traite des esclaves, comptoirs coloniaux, brutalités idéologiques, racismes de tout poil, etc. Tout a servi à diffuser le kiswahili. L’histoire mouvementée de cette langue, ses origines supposées, ses modes de propagation, les politiques linguistiques qui l’ont promue, les atermoiements actuels des apparatchiks tanzaniens, sont parmi les quelques sujets habilement abordés par Alain Ricard, l’auteur de cette nouvelle parution sur la Tanzanie. L’approche est innovante et pluri-disciplinaire ; elle recourt à la géographie, la philologie, l’anthropologie, la sociologie, l’ethnologie, la politologie.
 
Ricard commence en fanfare par une leçon de vertu. Pour mettre de l’ordre dans sa pensée, il sépare le bien du mal. Le monde littéraire est scindé : il y a les auteurs (sic) qui font de la littérature bienfaisante, expiatoire et pastorale ; et les écrivains qui se vautrent dans une littérature obscène, arrogante et négative. Karen Blixen est de cette dernière engeance. Quel crime la baronne danoise a-t-elle commis ? Elle n’embaume pas la langue swahili et ne la porte pas aux nues. Sa vision de l’Afrique est tronquée, romantique, exotique. Elle a des préjugés, comme Bécassine. C’est pas bien. Ricard aurait aimé qu’elle figurât dans la bibliothèque rose. On se dit d’emblée qu’il a une revanche à prendre ou que le vice lui a joué des tours. C’est que lui-même n’a probablement jamais pratiqué le stupre, joué avec le gendarme ou grugé les services fiscaux de son pays. D’autres que lui ont été tentés par l’attouchement rectal, la pédophilie, l’uranisme, la partouze tribale ou le coït tarifé. Pas lui. Des Esseintes, Durtal, Lafcadio, Meursault, Bardamu ne sont pas dans son bottin. Qu’est-ce donc que cette littérature de prédicateur qu’il voudrait nous prescrire où le dévergondage solitaire est nuisible à la santé de l’esprit ? Dans quelle gazette pour midinette Ricard veut-il qu’on se polisse l’esprit ? Dès les premières pages, nous sommes fixés : le roman ne peut s’édifier dans l’évocation du vice, de la fange et des pompes de Satan. 
En poursuivant la lecture du livre, on comprend mieux. Ricard est le nouveau Nabi des sciences humaines en Afrique, mais sans les estampes japonaises. Dans ce mainstream de la nouvelle pensée théologique des Temps Modernes, on ne juge pas. Tout est question de performance, de production d’écrits, de diffusion et d’aménagement, de statistiques et de pourcentages d’emprunts lexicaux, etc. Comme la halua, la littérature, pour un géographe, ça doit se dilater, se décompresser, circuler dans de larges plateaux dépolis pour toucher le plus grand nombre. D’où la nécessité d’une approche géographique, non cultivée, déboutonnée et croquignolesque. On n’est pas là pour classer les œuvres : il faut faire des inventaires, enregistrer des mains courantes, ranger des linéaires, écouter ceux qui jugent tout en restant au dessus de la mêlée... Laissons aux esthètes le soin de reproduire leur hexis corporel et leur habitus de classe. Ricard ne dira jamais d’un opéra représentant Don Juan dans une favela que la mise en scène est déplorable. C’est une production, une performance, au même titre qu’un bout rimé du Parti Révolutionnaire tanzanien, une pièce de taarab ou un rituel de désenvoûtement bondei. Le regard désenchanté de l’ethnologie nous a rendu familier de ce genre de listing : autant qu’il y a d’articles dans votre magasin, je prends tout !
Toutefois, Ricard ne fait pas d’ethnologie. Il a laissé cette moussache un peu rancie à d’autres. C’est un africanologue, un érudit, un homme de grandes lectures. L’ami des constellations et des DJ. Enthousiaste, optimiste, utopiste. Patron au CNRS, rien ne lui échappe, quitte à se laisser contaminer par le discours positiviste des sciences humaines qui ne se prononceront jamais sur la qualité et la valeur d’une œuvre. Mais c’est probablement par esprit et acrimonie. Son livre tient à la fois de la somme et du trait, du précis et du carreau. Il se lit d’un jet, dans une langue simple et moderne. Certains lui reprocheraient de faire partie de la branchouille rive gauche mais, à sa décharge, il faut se dire que tout bouge, même la Seine. Car la recherche française sur l’Afrique est dynamique. Ce n’est pas un robinet d’eau tiède. Elle cite toujours ses sources. Dans ce domaine, Ricard n’est guère économe. Il y croit et se fait prosélyte. Il peut même instruire le procès de ses prédécesseurs qui ont roulé pour le colon. On l’imagine, ce fringant Knappert, questionnant ses « indigènes » la chicotte à la main, ah ! heyawani umeshapitilia ukawa punguwani sasa ! lete kashairi kako ! Et le natif d’opiner du calot, pourpensant que le blanc perd son temps et qu’il prend son cul pour ses chausses : d’autres, après lui, se chargeront de rétablir la vérité. La belle capilotade. Utajiju !
Dans le champ politique, ce travail d’épure a été rondement mené par Nyerere, le premier président de la Tanzanie. Presque trente ans d’obscurantisme politique ont permis de créer une bureaucratie paralysante, une économie exsangue et une rhétorique digne des meilleures toufta. Le petit maître a pourtant tout repris du colon : sa politique linguistique, ses pratiques répressives, ses vexations. Il fera mieux que lui sur un point : déplacer les populations manu militari. Un des grands schismes idéologiques de ce pays se cristallisera sous son règne, celui qui opposait depuis longtemps les continentaux aux côtiers. Beaucoup se souviennent en effet de la visite du béatifié à Kilwa avant l’Indépendance. Pour libérer le pays, le socialiste veut y faire provision de grigris et de talismans. En Uzunguni, on jure, on pousse des cris de pygargue vocifère, car le mwalimu y est déjà persona non grata. En revanche, en swahilité (sic), on se dit que le petit maître va délivrer le pays, qu’il sera reconnaissant, kuma nina, à l’égard des côtiers de l’avoir aidé à bouter le mzungu hors du territoire ! Le sanctuaire des quarante sheikhs à Kisiwani fume encore de l’encens et des sacrifices du grand villagisateur ! Walahi ! Trahison : l’instit, recru d’énurésie verbale, enverra les camions militaires. Et face aux jacqueries, le petit homme aura la main ferme. A Ngindo, on s’en souvient : la chicotte militaire, les maisons brûlées, les familles dispersées ; toute une culture étatique en gésine. Hakuna jinsi ! les malofa seront cosmopolites ou ne seront pas. En tout cas, ils auront un goûter-voir. Cette tradition culturelle ne s’est pas perdue : tous les petits pêcheurs connaissent bien les escouades des Pono, ces forces de surveillance côtière. Leurs sévices, leurs humiliations, leurs techniques de répression – du cabanon brûlé ou de la plongée en flaque d’eau – sont connus des côtiers qui doivent payer cher d’avoir pratiqué l’esclavage autrefois. Mais chut, heshima quand tu me tiens !

La Tanzanie s’est dotée d’une littérature dans un contexte historique qui l’a fortement conditionnée et qui a pesé sur son avenir. C’est le mérite du livre de Ricard que de nous le rappeler. Néanmoins, la Tanzanie n’a pas encore de grands auteurs – comme dit ma crémière, ça se saurait – même si tout est sur les rails. Parmi les quelques écrivains tanzaniens traduits dans les langues européennes, aucun n’a obtenu la reconnaissance réclamée par Ricard. Le pays n’a pas encore son S. Rushdie, son O. Paz, son Naipaul ou son W. Soyinka. Preuve qu’il ne suffit pas d’écrire dans sa propre langue pour « produire » une bonne littérature. Un français, un péruvien, un métèque pourront-ils un jour écrire un grand roman swahili ? Aura-t-on un François Cheng en Tanzanie ? Wee mzungu toka ! Kuma nyoko ! Peu probable. Preuve aussi que la littérature ne peut être nationale, attachée à une identité, un pays, une tradition politique, ce qui est le cas de la Tanzanie qui ne parvient pas à se débarrasser de ses vieux démons idéologiques. La Tanzanie littéraire, ce n’est pas encore la troisième république des lettres française. Vous n’y lirez pas Huysmans incendiant Zola, Bloy démolissant Huysmans, Remy de Gourmont hachant menu la lie naturaliste, Flaubert vomissant le romantisme... Dans ce pays, quand le romancier-philosophe Kezilehabi parle de ses homologues côtiers, c’est pour dire qu’ils ne savent pas parler swahili. C’est un peu court ! Certes, nous avons les fiches de lectures un peu falotes de la série Uhakiki, de Wamitila et de Wafula. Mais il s’agit de digests ou de vade-mecum pour étudiants qui ne veulent pas sécher à leurs examens. Rien de l’œuvre délicat et racé – car à ce niveau il s’agit bien de création – d’un Gaétan Picon et d’un Georges Poulet.
Rien n’échappe au regard planant de la géographie culturelle. Ricard n’a pas voulu cantonner son observation dans un coin de la Tanzanie. La côte ? Nenni ! On s’y bâfre à grandes brassées de pilao, ça hume la cardamome et la girofle, on s’y asperge à grands coups de marashi sur la calotte, yallah ! trop de bougnoules – habisi bin maruuni – à farcir le kiswahili de mots arabes.. et puis les blancs s’y sont compromis. Si en Tanzanie la langue ne s’est pas coupée de son peuple – à la différence du français de France depuis au moins le XVIIe siècle – elle sert aujourd’hui de repoussoir aux élites politiques et économiques. Contre une idée reçue, que le livre de Ricard ne parvient pas à dépasser, il n’y a pas d’opposition géographique entre swahili côtier et souahéli continental. Les discontinuités existent mais elles sont avant tout d’ordre poétique : moins affecté, plus désinvolte, moins artificiel, le swahili côtier est tout simplement l’idiome un peu vert de ceux qui sont nés avec. Le vocabulaire, constitué pour une part d’une masse considérable de termes « rustiques » et de tournures appartenant aux paysanneries locales, s’efface parce que refoulé par l’élite continentale. La phrase suivante « mwana yu kadimba, nsuruze ! kananunga kiundu undu... », pur swahili de Kilwa pétri dans la terre des billons, reste incomprise par les Zanzibaris et les continentaux de Bukoba, non pas parce que pochée d’arabismes mais tout simplement parce que ressentie comme alourdie d’archaïsmes issus du cru. A force de dire que les insulaires méprisent le souahéli continental, on oublie que les ibadites du mainland ne badinent pas avec la bidaa lexicale des ploucs émissaires de la côte ! A Kilwa, tout un patrimoine linguistique d’une grande beauté fout le camp, sous l’oeil indifférent de l’UNESCO et la complicité envieuse des continentaux qui refusent de reconnaître qu’on est généralement plus à l’aise dans une langue qu’on a tétée au sein de la mère. Tumezaliwa nacho, wee mshenzi !
Comment ne pas sourire de la façon dont nos chercheurs casematent leurs terrains d’étude ? Lorsque Ricard nous parle d’oralité, c’est pour nous renvoyer à son copain Tourneux (son éditeur ?) ayant traduit de l’anglais (sic) quelques contes colligés et traduits du swahili par un dénommé Steere en 1870. Tout bon swahilisant résidant en Tanzanie de longue date s’étonnera qu’on accorde tant d’importance à ce qui n’est là-bas ( ?) qu’un genre mineur. Des conteurs ? Le moindre petit village dans le district de Kilwa en regorge. Je viens de publier une centaine de ces petits récits, traduits par mes soins (sic) chez Peeters. Rien de plus banal. Les Tanzaniens, qui ont du bon sens, savent, eux, faire la différence entre un conte et un récit épique, un bavardage de baraza et un précis de science physique. De Tourneux à Ricard, deux auteurs soucieux de défendre la culture swahili, se préoccupe-t-on de publier en swahili ? Non, en anglais ! De fait, c’est reconnaître implicitement la hiérarchie des langues : l’anglais – langue de l’éducation et de l’élite ; le kiswahili, langue et novlangue, bavardage et argot  – il suffit d’écouter un débat politique à l’Assemblée ! ; les petites langues  vilugha – que les colons appelaient tribales. Certes, entre le kiswahili et l’anglais, la Tanzanie hésite. L’école secondaire voudrait supprimer le kiswahili de ses classes et passer à l’anglais mais elle manque encore de moyens. L’oblativité occidentale y remédie déjà puisque nos amis américains écoulent leurs invendus dans les écoles secondaires du pays : sink you very mach bwana ! Quant aux chancelleries occidentales, elles rivalisent d’ingéniosités techno-scientifiques : réhabilitation touristique (la France n’a-t-elle pas dépêché récemment un expert ès choses touristiques à Kilwa ?), construction d’écoles hôtelières, aides sanitaires, information sur le SIDA. A Dar-es-Salaam, bientôt capitale littéraire africaine, la noria des experts internationaux engrène expertise sur expertise, et en anglais tafadhali ! Le kiswahili ? Avec le boy... mashallah !
Pendant que le peuple s’appauvrit, que les campagnes se dépeuplent, que la culture de l’esprit sèche au soleil comme un ng’onda, et que la langue inventive reste confinée dans les bidonvilles de Dar, l’anglais standard du bizness progresse. Tunaspiki ung’eng’e sasa ! Aucune raison pour que le swahili se mette dans la course : disqualifiée par la plupart des Tanzaniens lorsqu’il s’agit précisément d’en faire autre chose qu’une poétique domestique ou de rue, la langue conceptuelle perd du terrain, se laisse dépasser par l’anglais. Il a fallu récemment que les députés se fassent rappeler à l’ordre par quelques individus scrupuleux pour qu’un kiswahili compréhensible par le peuple ne passe plus sous les fourches caudines du kiswanglish. Combien de temps encore ? De fait, aucun concept savant n’est transmis par la presse, aucune analyse scientifique sérieuse ne parvient à se faire dans cette langue, et personne ne peut imaginer qu’on puisse écrire en swahili une thèse sur le remembrement du miombo et ses effets sur la parturition du lycaon. Pire peut-être : beaucoup sont surpris d’entendre qu’en Europe, les enseignements continuent de se faire dans les langues propres à chaque pays. Car en Tanzanie l’anglais, c’est non seulement la langue de l’économie, mais aussi celle de l’éducation et de la culture. Qui ne maîtrise pas l’anglais ne peut être éduqué.
Sur ce plan-là, le livre de Ricard est peu convaincant. Une fois de plus, le bon sens suffit. Nous aurons quelques difficultés à imaginer que Paris, ville où le français est la langue historique et commune à l’ensemble de ses habitants, puisse un jour se retrouver dans la situation de la capitale tanzanienne. Pouvons-nous un seul instant concevoir que nos enfants dussent un jour changer de langue pour accéder aux postes de commande de leur pays ? Supposons qu’il y soit devenu impossible d’acheter un roman ou un recueil de poésie français – toutes les librairies vendant du volapük, langue parlée par les expatriés et quelques richissimes familles qui ont pu, grâce à la corruption, envoyer leurs enfants en Volapükland – que deviendrions-nous ? Nous pourrions nous distraire à Paris-Plage et nous plonger dans la culture des pride. Philippe Muray a suffisamment ironisé l’ère de ces culturo-festifs sous tutelle du Ministre des Stéréotypes pour que nous en soyons encore dupes. Dans un tout autre registre, celui de la grande consommation, accepterions-nous que la publicité soit rédigée dans une autre langue que la nôtre ? Imaginons encore que toute la presse scientifique de vulgarisation se fasse aussi dans cette même langue étrangère réservée à quelques privilégiés. Je ne suis pas contre le bilinguisme, bien au contraire, mais là il s’agit de culture, pas de communication. Diriez-vous que la langue française est encore une langue moderne ?
Telle est la situation du swahili à Dar es Salaam. Nul besoin d’aller à Mbeya ou sur le lac Tanganyika pour vérifier que le kiswahili est une langue de communication qui fonctionne. On y chante en swahili et la nuit tous les Tanzaniens sont Tanzaniens. C’est entendu. Est-ce pour autant en gueulant sa haine de la misère qu’on aide à la construction de la modernité de son pays ? Faut-il mander tous les drogmans du Tanganyika auprès de l’IFRA (un Institut de recherche du Ministère des affaires étrangères français) pour estomper à la plombagine tous les contours de la culture orale de rue ? N’est-ce pas plutôt en donnant à la jeunesse illettrée les moyens de s’approprier un langage moderne via l’éducation et l’instruction ? Quel jeune rappeur (pris comme modèle de cette culture moderne) de Dar peut utiliser un autre langage que celui de la rue ? Je défie mes lecteurs, qui comme moi sont parfaitement bilingues dans cette langue, de pouvoir utiliser dans une conversation courante le moindre concept scientifique en swahili. Récemment, lors du passage de l’écrivain Kezilehabi à l’INALCO de Paris, la lectrice chargée de traduire la communication du romancier hésite sur herméneutique, ontologie et réalisme. On la comprend. Le swahili, c’est la langue populaire – kuni, sanju na ndeketu babu – pas du philosophe en frais ! Les équivalents swahili de ces concepts existent, c’est certain, mais de fait ils sont abandonnés aux experts qui les concassent. Personne n’en veut. Et pour cause ! S’est-on seulement demandé quel était le niveau scolaire moyen d’un Tanzanien ? Surérogatoirement documentée et suffisamment (sic) informée, l’Université de Dar n’enseigne pas Kant en swahili. Ce serait se rabaisser. Allons donc. Mabombastiki bwana !
A la lecture du livre de Ricard, nous apprenons deux choses. Il y a une culture pour nous : individuelle, élitaire, historique, hiérarchique, verticale, inégalitaire ; cette culture de l’esprit possède ses œuvres remarquables. Pour ne citer que quelques créateurs actuels – le lecteur voudra bien excuser ces quelques références ethnocentriques (ah ! que c’est vicieux) : Pascal Dusapin, Yves Bonnefoy, Jean-Paul Marcheschi. Elle s’appuie sur des institutions prestigieuses (l’Institut, les Académies) et engendre de belles disputes (la querelle des Anciens et des Modernes, la querelle des Bouffons, la bataille d’Hernani, Jean Clair et l’art contemporain, etc.). Il y a une culture pour eux, soluble dans la géographie, l’événement, le théâtre de rue, le tag, les réseaux, les diasporas, etc. Cette culture lointaine est communautaire, populaire, horizontale, identitaire, égalitaire, contemporaine, standard. Post-moderne ? Nos conflits culturels sont anachroniques, esthétiques, littéraires, inactuels, spirituels, allusifs parfois, exclusifs toujours. Réactionnaires ? Les leurs sont idéologiques (continent / côte ; colonial / local ou européocentrisme / afrocentrisme), relativistes, bêtement nationalistes, au mieux soumis aux imprécisions de l’oralité, au pire comptables des lieux communs délivrés par la Maison Blanche (Ikulu). Une oeuvre d’art, chez nous, vit dans la durée ; là-bas, dans la nouveauté, dont la légitimité est aussi celle de l’ethnologue qui ‘découvre’ la chose, que le phénomène fasse sens ou non ; après avoir servi de grand huissier des temps coloniaux, l’ethnologue est désormais empailleur, incapable de différencier la femme de la femelle. Anything goes, hakuna muskeli.
Ce livre brasse tous azimuts ; l’analyse culturelle y est affichée en sautoir. On y apprend que la langue est un outil de communication, la littérature un mode d’action politique et que les Tanzaniens ont, somme toute, des pratiques culturelles (distractions, loisirs, activités ludiques, etc.). C’est un ouvrage indispensable pour qui veut comprendre la Tanzanie littéraire et le regard que les Européens ne veulent pas porter sur ce pays. A en dérouler le fil rouge, on le trouve drôle ; Shaaban Robert est un créateur tanzanien (sic), comme Kingw’endu – hili demu kama biskuti – et mon witch doctor de Kilwa ? Imaginez un livre portant sur la langue française moderne enchaînant un chapitre sur Baudelaire et un autre sur Coluche, ou Claudel puis Annie Cordy. N’est-ce pas désopilant ? Shaaban Robert peut désormais rimer avec Bongo Flava... Une fois le livre refermé, on se dit que la Tanzanie est une réplique du Ministère de la Culture français : tout est dans la rue, sur les estrades, dans les faubourgs et bientôt dans les festivals d’été ou dans les galeries d’art contemporain (mais que fait le Centre Culturel français de Dar ?). Il ne manque à ce pays que d’avoir son velib, son idnight dans la Tazara et son sens de la fête perpétuelle. Il paraît que nos attachés culturels à Dar aimeraient organiser une pride dans le cœur de la ville, à Upanga. Pourquoi ne pas pensionner Bongo flava – car ils ont vraiment le drive (swahili de Dar) – et les envoyer en stage en France ? On ne peut pas laisser la dragée filer aux États-Unis : nous aussi, nous avons une culture de la rave.
On croyait le baratin à l’eau de rose universitaire sur la culture définitivement anéanti après les travaux célèbres de J-L Harouel, de M. Fumaroli, de A. Finkielkraut ou de Lasky. On est en droit de se poser la question : lit-on seulement autre chose que le « programme » dans nos universités ? Sait-on qu’il s’écrit et se dit des choses décapantes en dehors des revues et des livres subventionnés ? Faut-il vraiment se résoudre à admette qu’en France, la recherche est définitivement placée sous la brassière du Prince ? Un étudiant embrigadé en sciences humaines en est persuadé : la culture est un concept anthropologique. Cette antienne est une vieille gaupe. On se la repasse depuis des décennies, comme une roulure de l’esprit, un chienlit qui masque la crasse des leçons de choses délivrées in proximo dans nos facultés d’anthropologie. Le livre de Ricard, bien informé et d’un niveau de connaissances inégalable jusqu’alors, tombe dans les travers de cette science précautionneuse et complaisante – chasser l’ethnologie par la porte, elle revient par les égouts – qui ne veut pas admettre qu’en s’abstenant de juger les œuvres culturelles d’une autre société, elle risque de se dissoudre dans les formes d’idéologie les plus scabreuses... La grande littérature ne peut être prisonnière des moeurs et coutumes qui lui ont donné l’impulsion première. On ne peut admettre qu’un artiste, un écrivain ou un poète puisse rester captif de son héritage. Ce serait incompatible avec l’idéal de liberté qui anime toute création, qu’elle soit tanzanienne ou française. Shaaban Robert aurait pu être français. Il y a quelque chose de tanzanien dans certaines comédies de Molière.
Qu’il me soit permis ici de faire un pas de côté, ou un faux-pas – de ceux qui font trébucher les vertueux – et d’en appeler au discernement. Je voudrais me livrer à cet exercice oiseux des honnêtes gens, de ce bon peuple qui dans les galeries d’art sait faire la différence entre une croûte et un tableau de maître. Ne passons-nous pas notre temps en jugements et discriminations ? A qui peut-on faire croire, sauf aux stipendiés de l’État culturel français, que l’installateur Jan Fabre est un artiste ? Et ce qui vaut en art est valable en littérature. Pourquoi « Chanson d’automne », « Green » ou « Brise marine » continuent de nous ravir alors que nous trouvons les quelques vers de Chenier ou de Lamartine d’un lyrisme un peu vieillot ? L’homme de sens commun – qui n’est ni expert, ni spécialiste – lorsqu’il a été instruit et cultivé, ne s’y trompe guère. Il peut prendre le risque de dire « j’aime Proust » sans que son jugement ne soit prisonnier d’un subjectivisme insolent. Amateur, il sait que les plus belles pages de « La recherche » sont dans « Le temps retrouvé » et que les premières œuvres laissent à désirer. Il hiérarchise, classe, établit des discontinuités, compare, affine son jugement... Son goût aura une assurance et une sprezzatura que toutes les manigances à la godille des commis ne pourront dérouter. Et tous les mâches-lauriers du landernau parisien pourront y aller de leur réclame et de leur prix littéraires, le discernement acquis en lisant est le meilleur talisman pour se protéger des embrigadements idéologiques. On aurait aimé que le livre de Ricard fût un peu moins douceâtre et fallacieux et nous rappelât qu’en définitive, en Tanzanie comme en France, les règles présidant au classement des œuvres obéissent aux mêmes lois.
Pilées au mortier du lieu commun, sous prétexte de ne pas heurter nos amis tanzaniens, littérature et culture devront passer par le tamis de la vertu. Tout est cousu de fil blanc : culture, chez nous, s’utilise encore en mauvaise part. Il fallait donc battre le briquet de la critique post-moderne et débuter par faire le procès de Karen Blixen puis finir en faisant du rap, hay men ! G-funk Gangsta funk ! Il ne nous reste plus qu’à placer la feuille de vigne au bon endroit. D’autres bonnes filles se chargeront d’épurer notre sale littérature, ô combien raciste – de Gide à Conrad, de Morand à Michaux. En attendant, les Tanzaniens (Swahilis ?) se contenteront de leur actualité, leurs atavismes, leurs mizimu culturels. La grande culture, nous dit Ricard en pointillés, ce n’est pas encore pour eux ! Cette nouvelle ségrégation bénéficie de toutes les bonnes brises – ubaridi mwanana – et on peut parier que d’ici quelque temps, pour entrer au CNRS, il faudra se présenter au bureau des vertus littéraires ! Personne ne pourra désormais faire le reproche à cette institution de faire de la recherche vaseline. On ne pourra pas l’accuser de changer les fétus en poutres, ou de servir de la saucisse de Frankfort à des sheikhs en kanzu, de réchauffer une tisane relativiste sur le mafiga, ou d’attraper la pomme conceptuelle dans une bassine d’eau tiède avec les dents, car là-bas, tout va à rebours. Ricard, grand mganga du swahili, maître de cérémonie de la transe littéraire tanzanienne, bamboche avec ce clysoir. En Tanzanie, la culture est en marche et plus rien de ce que nous sommes ne peut encore y valoir. Tout y est pluriel, populaire, rebelle. Quant au kiswahili moderne, c’est le style désenchaîné. C’est beau. C’est progressif !

Droit de réponse :

Bonjour Pascal,

J'ai découvert grâce à un étudiant  votre texte et votre blog avec une certaine surprise. Admirateur de Léon Bloy, je ne saurais récuser le genre du pamphlet, encore faut-il le faire publiquement et n'est pas Léon Bloy qui veut, pas même Philippe Muray .
Vous le savez puisque vous aviez répondu à notre invitation : le but de notre ANR, dont le livre est issu, était de  créer un réseau  de communication entre les spécialistes du kiswahili. But en partie atteint, mais un un blog contre lequel je ne puis rien, ne participe pas de cette philosophie à laquelle je vous croyais acquis en bon libéral !
Vous vous posez en défenseur de Kilwa  et vous avez consacré de belles pages à cette ville.  Je sais fort bien combien cette région a été maltraitée par le Mwalimu. Ebrahim Hussein me l'a bien raconté, lui qui était dans l'amertume de cet abandon ; curieusement parmi les grands écrivains (Soyinka, Paz) que vous mentionnez vous oubliez Ebrahim . C'est dommage .
Vous semblez aussi me reprocher de me moquer des bêtises écrites par Karen Blixen sur le kiswahili . Vous savez comme moi  quelle est son influence . Vous en profitez pour des attaques personnelles sur mon moralisme un peu
ringard. Qu'en savez vous ? Est ce parce que nous avons bu ensemble du thé et du perrier à la Coupole et pas un  whisky soda au Lord Delamere ?  La côte et le monde swahili ne sont ils faits que pour les aventuriers qui ont
abandonné  l'Europe aux anciens parapets ?  Pourquoi ne pas admettre  que ce que nous faisons, vous et moi,  demande dialogue et coopération ?
La Tanzanie et l'Afrique ont beaucoup de problèmes : à quoi cela sert-il de défigurer en partie le travail des chercheurs qui essaient  d'intéresser à cette région ?  La littérature sur la Tanzanie mérite surtout recensions et traductions.

Cordialement,
Alain Ricard

Hakuna maoni:

Chapisha Maoni