15/08/2013

LA FRANCOPHONIE LITTÉRAIRE À L'ÉPREUVE DE L'EXIL : TOMBEAU DU FRANÇAIS DE FRANCE


Communication faite à l'occasion de la journée internationale de la francophonie,

Addis-Abeba.


Nous venons d’évoquer devant vous un certain nombre de données statistiques, et nous savons, grâce à mes éminents collègues, que le français est une langue internationale, parlée sur tous les continents. Nous pourrions revenir sur ces réalités chiffrées, approfondir la connaissance savante de ce qui est trop souvent présenté comme un outil de communication, comme si une langue, quelle qu’elle soit, avait été inventée par l’homme pour communiquer. Pour ma part, je renoncerai à ce type d’approche, non pas que je ne partage pas cette vision quantitative et utilitaire de la langue mais je veux rester fidèle à Stendhal : la parole, disait cet écrivain, a été donnée à l’homme pour cacher sa pensée.
Il est d’usage de parler de francophonie pour désigner cet espace linguistique partagé, et Monsieur l’Ambassadeur nous le disait à l’instant, nous sommes tous, autant que nous sommes dans cette salle, membre d’une même communauté. Ce qui nous rassemble ici aujourd’hui, c’est donc une langue, je dirais volontiers le goût d’une langue, qui fut pendant longtemps diplomatique et culturelle, et qui est de nos jours économique et politique, mais qui demeure, par delà les modes passagères et éphémères, par delà les impératifs marchands de rentabilité et d’utilité, une langue perdue, une langue imaginée et une langue rêvée. C’est celle de l’art, celle de la littérature.
Je souhaiterais pour ma part porter la réflexion sur ce terrain, celui de la littérature francophone qui, comme toute littérature, est dépensière et extravagante. Nous savons que ce domaine de la création artistique peut prendre de multiples facettes et qu’il réunit en une même communauté des individus que tout peut opposer. Aussi la question que j’aimerais soulever à propos de la littérature francophone est la suivante : quel sens y a-t-il à parler de littérature francophone par rapport à une littérature française ? Si une telle littérature francophone existe, ce dont on ne peut douter un seul instant, en revanche, peut-on parler de littérature française ? C’est le moindre des paradoxes, presqu’un cas d’oxymore, car autant je reste persuadé de la pertinence de cette littérature francophone, autant je suis sceptique quant à l’existence d’une littérature française. Je souhaiterais que nous y réfléchissions quelques instants. La question est d’importance à un moment où de nombreux écrivains d’expression française mettent en cause une vision ethnique, c’est-à-dire relativiste, de la littérature...
De fait, les écrivains étrangers qui s’expriment en français sont innombrables. On a l’habitude de distinguer ceux qui ont adopté la langue par choix (Romain Gary, François Cheng, Milan Kundera), de manière définitive ou épisodique (Oscar Wilde, Samuel Becket, Emil Cioran) à ceux qui l’ont héritée du fait d’une situation d’imposition (l’assujettissement colonial). Cette distinction est spécieuse, et pour le moins idéologique, car dans tous les cas, et d’un point de vue littéraire la chose semble encore plus évidente, toute langue est imposée, qu’elle soit maternelle ou d’emprunt, choisie ou subie. J’insiste sur le fait que ce sentiment d’imposition est mieux ressenti par les hommes de lettres qui, comme l’étymologie du mot littérature nous le suggère, chérissent l’écrit plus que tout et savent que la maîtrise de l’écrit implique un coût. Ce juste prix à payer, accepté parfois dans la douleur, devrait nous interpeler et nous rappeler une chose, du moins à ceux qui sont natifs du français, qu’une langue est toujours une camisole, une contrainte, voire une double contrainte, pour ces écrivains notamment qui ballotent entre deux idiomes. J’aime d’ailleurs à citer ce petit texte d’un écrivain francophone d’origine roumaine et venu s’installer en France en 1949, grand philosophe et poète, Emil Cioran (1911-1995) :
« J’aurais dû choisir n’importe quel autre idiome, sauf le français, car je m’accorde mal avec son air distingué, il est aux antipodes de ma nature, de mes débordements, de mon moi véritable et de mon genre de misères. Par sa rigidité, par la somme des contraintes élégantes qu’il représente, il m’apparaît comme un exercice d’ascèse ou plutôt comme un mélange de camisole de force et de salon. Or c’est précisément à cause de cette incompatibilité que je me suis attaché à lui » Cioran, in Exercices d’admiration.


Vous aurez relevé l’étrange destin de ce grand homme de lettres et philosophe, partagé qu’il fut entre sa langue maternelle et le français, qu’il aimait tant mais qu’il ressentait comme un corps étranger en lui-même. Cioran ici nous dit une chose importante : pour écrire en français, il a du faire l’économie d’une part intime de son être, il a du mettre en sourdine son tempérament frondeur, ses dispositions égotistes et son inclination à exprimer son moi véritable. Beaucoup de critiques français lui en ont d’ailleurs fait le reproche, voyant dans cette retenue et dans le classicisme de son écriture le signe d’une maîtrise tardive, pour ne pas le dire, ‘non native’, du français. Je ne peux m’empêcher de faire un rapprochement, irrévérencieux peut-être, anachronique certainement, avec certains propos de Marcel Proust qui disait au sujet de la littérature : « les beaux livres sont toujours écrits dans une espèce de langue étrangère ».
Voici peut-être le fil d’Ariane qui relie, ou qui devrait relier, en une même communauté l’ensemble des hommes de lettres, qu’ils soient français d’origine ou étrangers. Cioran n’a jamais essayé d’exprimer sa roumanité dans ses textes, Proust ne peut être considéré comme le représentant d’un courant artistique identitaire. Ce serait absurde. Laissons ce vocabulaire pédant aux experts qui le concassent. Alors pourquoi continuer de distinguer entre une littérature française (française Andromaque ?) et une littérature francophone ? Les Français ne sont-ils pas francophones ?
Mais prenons la chose au sérieux. Prenons le temps d’examiner cette prétendue littérature française, puisqu’il est entendu qu’en France, les autochtones, y compris bien de gens de lettres, ont quelques difficultés à se considérer comme francophones. La patrie des Français est la France, bien entendu. Mais quelle est la patrie de la poésie française ? Un rapide coup d’œil nous donne tout de suite le vertige : de la Judée à la Castille, de la Toscane à l’Atlas, la patrie de la poésie française est dans trente siècles de poésie universelle. Les héros nationaux de cette poésie s’appellent Hector, Ajax, Prométhée, Phèdre, Antigone, Cléopâtre. Il n’y a pas, ou si peu, de héros éponymes français, d’elfes français, de démons français, mêmes les djinns de Victor Hugo ont une origine étrangère. Nos poètes ne semblent capables d’aimer sans remords une femme s’ils ne lui ont pas donné d’abord quelques noms de déesse ou de nymphe, Psyché et Narcisse, Tristan et Iseult, Orphée et Eurydice, bientôt peut-être aurons-nous le prêtre Jean ou le bon Roi Négus s’amourachant d’une gazelle de Guinée. En bref, l’originalité de la littérature d’expression française (qui n’est ni française, ni francophone) est d’être libre de la tradition, libre de l’objet, libre de l’histoire, et de prendre partout son bien et de se l’incorporer aussitôt, faisant aussi bien son miel des meilleurs crus du Tigray que de ceux de la Bourgogne. Les constellations de la création littéraire n’ont jamais de frontières.
Paradoxalement, c’est en faisant taire en eux ce qui pourrait étouffer la voix de leurs ancêtres que les écrivains gagnent le Parnasse des grands créateurs. Ecrire c’est se mettre à l’écoute de son Hector, c’est se retourner vers son Eurydice perdue, c’est revenir à son Ithaque. Tous les grands écrivains, qu’ils soient français d’origine ou étrangers d’expression française, ont toujours été de grande lecture, c’est-à-dire soucieux de faire vivre leurs prédécesseurs. Avant d’être une ascèse, la création littéraire est un retour syntaxique sur soi. Car que nous apprennent finalement ces écrivains d’expression française, sinon que la syntaxe n’est autre que cette nécessaire, je suis tenté de dire naturelle, médiation des morts dans la langue, médiation sans laquelle le signe n’est plus qu’arbitraire, platement linguistique, et non plus superbement patrimonial. Ecrire dans une langue étrangère (Cioran) ou dans sa propre langue (Proust) n’a pas beaucoup d’importance car l’essentiel, c’est de faire revivre, de manière tout à fait paradoxale, ses propres ancêtres, je dirais même, si les expressions ne devaient choquer mes collègues français, c’est faire couler le sang de la race humaine.

Le processus de civilisation se lit comme à livre ouvert dans la syntaxe littéraire. Ce n’est pas du reste l’usage de telle ou telle construction syntaxique qui importe ici (qu’elle soit roumanisée ou arabisée), sinon la syntaxe ne serait qu’un phénomène que nous pourrions alors appréhender en nous en remettant à une casuistique sorbonnicole (Rabelais), car toute forme de construction, quelle qu’elle soit, reste une convention ; ce qu’il importe de souligner ici, c’est le fait que la syntaxe impose à tout individu une forme, qu’elle l’oblige à prendre conscience qu’il n’est pas seul au monde et que l’autre existe, dont il convient de tenir compte ou de lui laisser une place en soi (Renaud Camus) ; en bref, la syntaxe, lorsqu’elle est sublimée par la création artistique, est une mortification, elle nous conduit inévitablement à nous départir un peu de nous-même.

Prenons une autre figure universelle de cette littérature monde, comme il est parfois convenu de l’appeler, figure mieux connue de mes étudiants, celle d’Ahmadou Kourouma. Bien que tout semble séparer Kourouma de Cioran, un même ruban traverse leurs œuvres, que je résumerais en une expression, l’amour de la langue et de sa syntaxe. Il conviendrait de s’y appesantir, du reste il me plaît de citer ce passage du grand écrivain ivoirien, malheureusement mort en 2003 et qui ne mâchait pas ses mots à propos du français de France. Ecoutons-le :

« Vous autres Français, dit-il, vous passez votre temps à accuser l’anglais de réduire la place de votre langue dans le monde et à comptabiliser les pays qui adhèrent à une organisation plus préoccupée, au demeurant, de politique que de langue. Mais laissez-moi vous demander, qu’avez-vous fait du français ? Que nous proposez-vous, à nous qui, en Afrique, veillions jalousement sur le français, sinon une langue défigurée, abâtardie, que vous ne savez plus ni parler ni écrire correctement ? »


Les propos violents et acerbes de Kourouma peuvent nous sembler excessifs, en tout cas pour le moins étranges. Nous aimerions pourtant qu’ils soient entendus, à un moment où, en France, la langue se délite et se décompose ; je ne reprendrai pas ici les travaux bien connus de Mme Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie française, de ce qu’elle dit des causes avérées de cette déliquescence, notamment le rôle qu’ont pu jouer, dès les années 80, les théoriciens de l’éducation et les pédagogues dans la dérégulation de la syntaxe et l’érosion des autorités. Kourouma le savait bien, lui qui écrivait dans un français malinkisé, preuve s’il en est que la syntaxe est d’abord une courtoisie, une politesse à l’égard des morts, une inhibition patrimoniale. Kourouma avait le respect des Anciens et se retrouvait dans la lignée aristocratique de ses illustres guerriers du Mande qui ont fait le prestige de son pays d’origine. C’est là peut-être que réside l’énigme des propos que je viens de lire, qu’il ne faut certainement pas prendre à la lettre : la syntaxe est toujours un hommage rendu aux grands hommes du passé, devant lesquels écrivains et lecteurs s’oublient pour laisser parler les Anciens, à l’instar d’Andromaque exilée, Andromaque déchirée, réduite en esclavage par Phyrrus mais Andromaque se souvenant de sa ville vaincue. La syntaxe, c’est l’art de se soumettre à des usages qui ne nous appartiennent pas.

A un moment où la France, pour la première fois de son histoire spirituelle, semble vouloir jeter la littérature aux gémonies, du moins cette littérature qui informe le réel, qui se nourrit de ce noble mensonge qu’est la fiction, voici que des écrivains de langue française s’émeuvent, s’empourprent et pourfendent une certaine arrogance française. On comprend mieux les propos de cette jeune écrivain vietnamienne, Anna Moï :
« L’expression littérature francophone est condescendante à partir du moment où elle ne désigne pas tous les écrivains de langue française, comme on pouvait s’y attendre, mais uniquement les écrivains non-français. Par ailleurs, l’étymologie de littérature francophone me tracasse : phonos signifie voix, son. Or, la littérature est écrite. Au dernier Salon du livre de Paris, un écrivain de langue française a proposé : littérature francographe. »
Anna Moï est tentée de couper le cordon littéraire qui la lie à la France. Elle ne veut plus d’un français qui ne soit qu’un espéranto, ou pire, nous dit-elle un désesperanto. Elle est vietnamienne et vit à Hô-Chi-Min-Ville. Le français est sa langue d’écriture, de création, pas de communication, à côté du vietnamien, du japonais, de l’anglais… Constatant le repli frileux des écrivains français du carré germanopratin, que nous dit-elle en définitive ? Exilons-nous, exilons-nous à l’image de ce pauvre cygne baudelairien perdu dans ce vieux Paris que le poète ne reconnaît plus, à l’instar de Médée exilée à Corinthe. Anna Moî ne se reconnaît plus dans les pratiques endogamiques de ses frères et sœurs en littérature de langue française.
Mais après tout, a-t-on besoin, lorsqu’on écrit un roman en français, de se tourner sans cesse vers la France ? Kourouma aurait du y penser, il aurait du rompre, plutôt que de pester, qu’importe en effet qu’en France les Français se livrent à de petites querelles byzantines ou qu’ils aient une conception évolutive et rabougrie de leur langue ! mais Kourouma y croyait encore, peut-être par inclination humaniste, il voulait, comme peut-être Senghor, venir au « rendez-vous du donner et du recevoir ». Pour autant, Anna Moï ou Kourouma savent combien leurs ancêtres sont là, pas simplement les guerriers soninkés ou ceux d’Ho Chi Min, mais aussi ces Racine et autre Molière, présents dans cette absence de l’écriture, et surtout dans cette langue charpentée et ciselée qu’est la langue française ; écoutons ce que nous dit encore Anna Moï :

« La langue est une matière merveilleuse ; argileuse et malléable mais aussi charpentée par un ensemble de règles complexes ; elle me fait penser à la sculpture : sur une armature en fer, l’artiste applique une terre molle et modèle une œuvre. Au final, celle-ci est fluide ; nul ne peut deviner la forme de la structure métallique sous-jacente. »

Structure métallique, camisole de force, contraintes, rigidités, règles complexes, il faut que ce soit des étrangers qui rappellent aux Français que rien n’est plus artificiel qu’un écrivain qui spéculerait depuis son propre ego sans se poser, comme le feraient l’ingénieur ou l’architecte, des problèmes de résistance des matériaux ou d’organisation des ensembles. L’écriture est corporelle, l’écriture est contraintes, l’écriture est un métier ; à l’instar du potier ou du constructeur de bateaux ou, dans un autre domaine du musicien, qui doit toute sa vie durant faire ses gammes, les hommes de lettres sont les véritables héros de l’esprit, parce qu’ils savent que « l’art n’est pas d’éparpiller son âme : est-elle en marbre ou non la Vénus de Milo ? » (Verlaine).
Nous comprenons mieux, nous autres hommes de lettres, pourquoi Kourouma et Anna Moï se sont emportés : leur agacement, leur perplexité, leur consternation ne s’expliquent pas tant, comme semble le dire Kourouma, du constat qu’il fait d’une certaine déliquescence de la langue de France que du fait que les Français ne semblent pas avoir une conscience claire de leur propre langue. Comment du reste pourraient-ils aiguiser cette conscience alors qu’ils n’ont jamais quitté leur propre langue ? De fait, nombreux sont les écrivains étrangers s’exprimant et écrivant en français, mais avons-nous seulement un romancier français de renom ayant délaissé sa propre langue pour écrire un roman ou un poème dans une langue étrangère ? Peut-on encore avoir le sentiment de sa propre langue lorsqu’on ne lui a jamais été infidèle ? 
En définitive, la littérature est la seule activité de l’esprit humain à nous rappeler que notre condition est finie : nous sommes mortels, et condamnés à vivre dans l’étroitesse de notre race, de notre tribu, de notre ethnie, de notre pays. Dans notre Ithaque, notre petit Liré, notre Lac, notre Cimetière marin ou sur notre Pont Mirabeau, nous sommes à l’abri mais à l’étroit ; il nous faut notre Troie, nos belles querelles, nos sublimes disputes : Anciens et Modernes se sont étripés, Hernani a livré la bataille, Senghor a « chanté après la vaillance, panachée au cœur du combat ». Pour notre salut et notre élévation, nous avons besoin de porter notre humaine condition au delà de notre humus, mais sans en oublier la mère patrie, le Royaume d’Enfance cher à Senghor. Pour se rassembler, Senghor dut quitter Joal, son village natal, et se rendre en Europe. C’est à l’issue de cette errance qu’il est devenu honnête homme, homme universel, membre d’une communauté fraternelle, celle des hommes de lettres.


Si la francophonie littéraire peut encore quelque chose pour nous, c’est de nous donner les moyens d’intensifier toujours plus notre relation au monde. Anna Moï souhaite pouvoir relire Proust comme Senghor relisait ses ancêtres grecs. Sortir de la clôture ethnocentrique, se décentrer de soi, regarder le monde, être sensible aux formes, écouter le bruissement des choses, entendre l’autre ou les autres, bien entendu, la littérature peut tout ça pour nous… Mais il y a plus, la littérature nous parle d’une chose inaliénable, quasi sacrée, de cette part humaine qui est en nous. A écouter Kourouma et Anna Moï, ce pacte sacré pourrait se rompre si les Français perdaient ce sentiment de la langue léguée qui est le propre de la patrie littéraire ; souvenons-nous de ce que disait Jean-Paul Sartre : « Par un certain côté, la lecture est une possession : on prête son corps aux morts pour qu’ils puissent revivre ». En ce sens, nous retrouvons la signification que donnaient les anciens Grecs à la lecture et qu’ils appelaient, avec Homère, la nékuia (livre XI de l’Odyssée), ce rite d’invocation des morts. Kourouma, Anna Moï, Cioran et bien d’autres, sont une chance pour notre langue car ces auteurs, bien mieux que leurs contemporains français, ceux des marigots et des bois sacrés parisiens, nous rappellent avec force que seul ce qui dure peut unir les Hommes au-delà des clivages temporels, sociaux et même psychologiques. 




Hakuna maoni:

Chapisha Maoni