10/08/2013

L’embûcheur et sa frangine



Y a longtemps, naguère de jadis, y avait un embûcheur qui posait des attrapoires. C’t’année là, y avait rien à bouffer, tout l’monde avait la fringale, c’était la disette. Les viocs, eux, i z'étaient trop courbatus batus. C’est comme ça que l’embûcheur avec sa frangine d’ailleurs, et ben i perdirent leurs vieux. Comme y avait plus rien à becqueter à la case, le chasseur partit en brousse pour s’faire un gigot ou deux. I s’mit en route, cahin-caha car i l’était bancroche, pendant que sa frangine l’attendait au village. Et de marcher tout en marchant en cambrousse à vérifier tous ses attrapoires. Dans l’premier, y avait une gazelle bien trapue et qui faisait bien son pesant de barbaque. I voulut la soul’ver pour la ramener chez lui, mais elle était trop lourde alors il s’mit à chanter :

« Chendegure, i faut durer, t’inquiète pas, quand j’pourrai la soul’ver, j’la soulèvrai, pour le bras de ma frangine, Chendegure, pour la jambe de ma frangine, Chendegure... »

A force de chanter, il arriva à soulever la carcasse et clopin clopant, et que j’te louche de la jambe, grâce au bon Dieu qui nous aide, le village n’était plus qu’à une portée d’arc. Le v’là qui arrive, et qu’i plaque sa bête par terre pour l’éplucher pluchant et la débiter et la mettre d’équerre pour sa frangine qui n’tarda pas à s’pointer. Dès qu’elle vit la bête, la frangine en saliva salivement et voulut tout d’suite rafler la plus belle pièce :

« File-moi le foie, j’veux l’foie, tu m’entends ? »
« Et moi alors ! qu’est-ce que j’vais bâfrer ? » répondit tout penaud son frangin d’embûcheur,
« T’en fais pas, it’resta bien queq’chose ! ».

Et la sœurette d’emballer le foie et en trois coups d’quenottes, y avait déjà plus rien. Le jour suivant, le chasseur s’en r’tourna en brousse et largua sa frangine derrière lui à cause qu’elle était nocente mais qui fallait bien s’donner dl’accommodement pour ce qui est d’la tambouille car c’était la dalle. Le p’tit gars était verni car ce jour-là i choppa une aut’ bête à poils et il essaya dla dégager mais le con d’sa mère, kuma mamae, elle était encore trop balèze. Alors i chanta la même chanson qu’la veille :

« Chendegure, i faut durer, t’inquiète pas, quand j’pourrai la soul’ver, j’la soulèvrai, pour le bras de ma frangine, Chendegure, pour la jambe de ma frangine, Chendegure... »

Comme la première fois, i décrocha la timbale avec sa chanson et i transbahuta sa prise sur les épaules, comme la première fois, tout en s’dirigeant vers le village de son pas bancroche de guingois. En l’voyant, sa frangine gloussa à l’idée d’sen foutre plein la panse :

« R’file moi le foie ! juste un loubem ! » lui dit-elle toud’suite.
«Et moi alors, qu’est-ce que j’vais grailler ? »

Mais i n’eut pas l’choix que d’rambiner. Les jours passèrent et s’en allèrent vers la saison des pluies. C’était l’bon moment pour faire du purin avec les détritus qui servait à faire pousser des légumes, histoire d’mettre de l’agrément dans la boule. Seulement voilà, la pécore, une fois récoltée la récolte des légumes, et ben, pas question d’en r’filer à son frangin ! et si çui-là n’allait pu en brousse, c’était son affaire ! elle s’en tamponnait l’coquillard dans la mangrove ! La lèvre basse, le frangin radina sa trogne, il avait trop faim et i lui dit, à sa radinette de frangine :

« Sœurette, tu sais, j’ai vraiment la dalle ! si t’avais queq légumes à m’refiler... »,
« Pose-toi là..., qu’elle lui dit, non, pas là, va là-bas avec tes n’veux, prends ta gamelle et plante-toi avec eux, tu piges ? ».

Mais il pogna queq’ légumes et s’en r’trourna dans son quartier pour les fader avec ses mouflets. Quelques jours plus tard, à cause qu’i n’avait déjà plus rien, le chasseur envoya un d’ses mouflets chez sa tante :

« File chez ta tante et prends-y queq légumes ».

Le môme y alla dare dare mais on lui répondit :

« Ya pu rien, juste un p’tit loubem, prends-le si tu veux, moi j’garde le reste que j’vais faire cuire avec du lait d’coco, et maint’nant fous-moi l’camp ! ».

Le môme l’argougna et s’en r’tourna chez son vieux et i lui dit :

« Y a plus qu’ce p’tit loubem là, le reste, elle l’a gardé pour elle »
« Quoi ? fit le vieux en pétard, juste ce p’tit loubem-là ? qu’est-ce tu veux qu’on en fasse ? attends un peu, tu vas voir ! ».

Sur ce, il fila illico chez sa frangine, mais d’abord i prit une serpe bien émorfilée d’abord et que j’te déboule chez elle, et que j’te la tatanne tatin, et que j’te lui arrache le bras ! La pécore, de son p’tit nom Tumaini, se carapata comme un dard tout en braillant à cause qu’elle n’avait plus qu’un bras. On l’entendait braire au loin :

« Ah Tumaini ! ma p’tite main, qu’est-ce que j’vais faire maint’nant, j’peux plus biner, ah ! quelle guigne ! ».

Elle extravaguait vaguait et bientôt elle s’égara en brousse et s’retrouva chez une vieille pégouse qui lui dit dès l’abord :

« Mais tu vas où comme ça, ma jolie ? »
« J’en sais fichtre rien, lui répondit-elle en chialant, j’sais pas où aller à cause que mon frangin m’a foutu dehors de chez moi et qu’i m’a démanché le bras, i voulait m’rétamer »
« Te casse pas l’bonnet, lui assura la vieille, entre chez moi et pose toi d’abord ».

L’éclopée entra et reprit son souffle. Les heures passèrent et dehors des chameliers s’présentèrent. Parmi ces chameliers, y avait un beau gosse et le beau gosse, et ben, i r’marqua la gonzesse sans l’bras ! tant et si bien qu’il fila chez l’sultan pour lui dire ces mots brillants :

« On a vu un p’tit cœur chez la vioc qui vit en brousse, j’t’explique pas comme elle est cintrée ! ».

Sur ce, le sultan enfila ses vieilles hardes pour passer incognito et il fila dare dare avec ses sujets chez la vioc. I voulait voir la go mais avant d’arriver i s’dit qu’i fallait trouver un à-cause pour s’radiner chez elle. Alors i dit qu’i voulait y prendre un tison. Tout en tisonnant le tison, i mâtait la pauvrette démembrée et i s’disait ‘c’est ben vrai qu’elle est bien bonne !’ mais en s’disant cette grosse pensée, i s’oublia et i s’crama la paluche. Tout penaud, i s’en r’tourna chez lui et appela ses captives :

« Allez donc m’chercher la jeune fille qui habite en cambrousse chez la vieille pégouse, et dites-leur que l’Sultan les réclame, yallah ! ».

On s’mit en ch’min tout d’suite. Chez la pégouse, on s’étonna :

« C’est pas croyable, mais qu’est-ce qui veut l’Sultan ? se demanda la vieille tout inquiète, qu’est-ce que j’ai fais, moi ? Qu’est-ce qui s’passe ? ».

Mais quand on est sujet assujetti du Sultan, i faut obéir à sa Hautesse. Les deux femmes s’rendirent au palais et au palais, le Sultan les attendait. Mais c’est Tumaini qu’on voulait, pas la vioc, et le Sultan, i n’avait qu’une idée en tête, épouser Tumaini. Dès qu’il la vit, i lui dit :

« Entre la d’dans, on va t’rhabiller et t’pomponner et après j’embarque ton hymen, yallah ! ».

Tout l'monde prépara la bamboche car pour c’qui est de la noce, i fallait bien s’caller un tas d’pilao et musiquer un peu d’taarab. Tout s’passa pour le mieux et l’Sultan avait l’obéissance de ses captifs. Les jours passèrent. Un jour, alors que sa Hautesse était embalconnée dans ses appartements d’en haut, juste à buller, l’embûcheur de frangin de la mariée passa en bas, i n’avait plus rien à becqueter et vivait d’rogatons. I passait et repassait, un méchant pagne défilé jeté sur les hanches, allant et venant sur l’tas d’ordures où y avait tous les restes laissés là par le palais. Sa frangine Tumaini l’aperçut car elle était là accoudée à la fenêtre du palais, à fainéanter, et son frangin était en bas, à vivre de déchets, c’était insupportable, elle s'mit à pleurnicher. C'était trop dur pour elle et pendant plusieurs jours, elle ne put rien avaler, car son frangin vivait d’déchets. Son mari commença à s’faire du mouron, rapport à c’que sa femme avait vu son frangin qui vivait d’déchets mais qu’elle n’lui avait pas encore dit.

« Qu’est-ce qui s’passe, ma p’tite corne de rhinocéros, lui demanda-t-il, t’as d’l’inquiétude ? »

Et la pleurnicheuse qui répondit :

« Ah ! mon cher mari, i faut qu’j’te dise un truc car jusqu’aujourd’hui, en fait, on vit tous les deux, et en fait, eh ben, y a un truc que tu sais pas, et i faut qu’j’te l’dise, c’est rapport à mon bras, tu vois ce bras-la, et ben, j’en ai plus... ».

Son mari en était abasourdi basourd ! Y avait d’quoi !

« Qu’est-ce que c’est qu’ça ? t’es comme ça depuis quand ? et qui... »

Il était gris d’être interloqué, bouche bée comme un bol ! Et elle, d’rajouter :

« Bah, tu vois c’mendigot en bas ? et ben, c’est mon frangin, et attends, c’est pas tout, c’est lui qui m’a fait ça, alors qu’on est, lui et moi, nés du même ventre mais nos parents ont claqué d’puis longtemps, et nous, on est tout seul dans la solitude, et on a vécu ensemble mais lui, son âme est mauvaise et quand j’ai commencé à buter mon champ, et ben, lui, il a commencé à dire que j’lui donnais rien alors que c’est faux car en fait j’ai toujours fader avec lui ! »

Et elle débitait son baraguoin tout en chuintant...

« rapport que moi aussi, d’mon côté, i fallait bien qu’je bouffe et c’est pour ça que j’m’étais mis d’côté un peu d’légumes à cuire dans du lait d’coco, mais du lait d’coco, j’en avais point, alors i faut pas mettre trop d’sel dans la parole ! y avait pas b’soin d’monter en haut d’la colère pour ça, et de v’nir me démancher l’bras avec sa serpe, mais c’est c’qui la fait... et c’est à c’moment-là qu’tu m’as récupérée chez la pégouse où j’m’étais réfugié mais maint’nant qu’je vois mon frangin en bas traîner et farfouiller dans la mouscaille, ça m’donne du remord, voilà pourquoi qu’je pleure, parce que c’est quand même mon frangin et qu’j’aimerais ben m’poser sur la natte avec lui... ».

Le Sultan, que toutes ces paroles avaient recouvert, envoya un captif en bas pour qu’on fasse venir le mendigot. On l’argougna et on l’présenta au Sultan qui sitôt lui demanda :

« Dis-nous qui tu es et après ziote un peu cette femme, tu sais qui c’est ? »
« Je suis son frangin et elle, c’est la fille de ma mère, c’est ma frangine, Tumaini » répondit-il,
« Et alors, continua le Sultan, on dirait qu’il y a des mots entre vous ? »
« Ah ! en fait, c’est pas rien, débagoula le frérot, juste quelq’ accrocs »
« Eh bien, si c’est quelq’ accrocs, alors dans c’cas, i faut défaire l’affaire ! ».

C’est comme ça que l’embûcheur qui voulait quand même étouffer l’coup gagna une place au palais à côté du Sultan et d’sa frangine. Tout l’monde s’était r’trouvé et l’frangin n’avait plus d’problème pour chiquer les légumes ! Mashallah !

Extrait audio :


Hakuna maoni:

Chapisha Maoni