08/08/2013

LES TRÈS RICHES HEURES DE L'ETHNOLOGIE



ENLUMINURES ET POURPRE ADMINISTRATIVES

« L’aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaîne qui remontait du paysan au roi ; la démocratie brise la chaîne et met chaque anneau à part ». 
Alexis Henri Charles Clérel, vicomte de Tocqueville.

L’ethnologue est un galapiat fraîchement sorti d’un tableau de Jérôme Bosch : on l’imagine, avec sa figure de carême, plus renfrogné qu’un vieux singe, les yeux jaunes, plutôt courtaux, genre petit-duc de la recherche. Coincé dans son pet-en-l’air, il a toujours son baise-en-ville en skaï fourré de petits carnets avec lui, noircis de pense-bêtes en pain de sel à baiser la rombière devant le poêle du garnis. Il ne lui manque que le bicorne en polyester. Il lui arrive même de conférer, de rouspéter, de se récrier et de grommeler lorsque le jeune impétrant qui thèse gauchement ose porter le gilet rouge et électriser la salle d’une salve de références littéraires. Vaut mieux rester dans les limites de l’épure et se blottir, l’aumônière à la main, sous la brassière du mamamouchi. C’est lui qui donne les passe-droits, qui signe les saisines, si l’on veut un fief.
L’ethnologue est l’homme des extrêmes : capable de vivre pendant des mois dans une mauvaise cabane pour étudier les propriétés gustatives de la boule de manioc chez les Woulala, c’est aussi l’homme de toutes les manigances à la godille une fois réinséré dans sa pension d’État : Tartarin de Tarascon doublé d’un O’Brien. Précisons d’emblée : ce savant des Temps modernes ne serait qu’un Tartufe s’il était incapable de s’arracher à sa condition première et de muter à loisir lorsque le Prince le lui demande. Mais il est plus que cela, c’est l’homme de toutes les opérations, de tous les œcuménismes, de tous les trafics. La corporation prolifère comme de la bimbeloterie que la lumière rend mal distincte, et les candidats se bousculent à l’entrée du CNRS comme moinillons jadis dans les ordres mendiants. Qui n’a pas rencontré un jour ces pauvres hères – post-doctorants et autres bénévoles de la recherche – qui ne savent de quel côté brailler pour augmenter leur assiette, qui entrent dans un ‘labo’ parce qu’une chaise doit s’y libérer ou qui font des recensions comme d’autres font de l’amitié statistique sur facebook ?

Tout artificieux qu’il est, l’ethnologue de métier est habile : bras demi-tendus, moitié colère, moitié goguenard quand l’administration s’échine à le redresser – ses frais de mission coûtent terriblement chers au contribuable – il tient la dragée haute quand il s’agit de sauver sa peau : prompt à muter, car la science dont il est si pénétré dans le profond de son cœur est pour lui plus qu’une fatiha – il change de nom, de confession, de confrérie. Le procédé est simple : se serrer les coudes pour former des entités en cols glacés, faire cercle autour du lectionnaire post-moderne, se ‘grouper’ malgré les querelles intestines, développer son instinct pétitionnaire, se produire dans toutes les processions publiques obligatoires, bref se faire plus politique que le Prince. Non sans peine, si vous lui résistez, il retire la clef de la serrure et, ne vous déplaise, se fait politologue, géographe, découvrologue. Il n’importe. Vous ni personne n’avez qualité pour juger. N’ayez garde de le contredire ; dans ce métier, on a de la méthode, on a le souci d’être exact. Nous sommes là dans un monde de fine chicane et de haute sapience, celui de la société post-émancipée qu’ironisait déjà Gide en 1924 : “ j’ai fait un grand pas dans l’émancipation de la pensée, le jour où j’osai me persuader que tous les lustres de tous les salons “comme il faut ” n’étaient pas forcément en girandoles de cristal ” (Si le grain ne meurt).

 En ethnologie, on savait qu’il y a des parutions de circonstance – celles qui sont motivées par des préoccupations de carrière : un jeune candidat à la sinécure soutient sa thèse, la publie à coup de subventions publiques et la dépose dans une châsse. Quitte à ce qu’ensuite, une fois recruté, il ne publie plus rien. Il y a maintenant une documentation de commande : celle-ci, saisonnière, fait place aux experts qui peuvent écrire à chaud, à la demande (de qui ?). Dans les deux cas, outre les toasts funèbres adressés au collègue qui vient de disparaître et dont personne, en dehors du sérail, n’a jamais entendu parler, on puise dans le même répertoire de formes codées : bibliographie de complaisance (‘tu cites mon article’ dans ton papier), comité de lecture animé d’un seul ‘lecteur’, jury de barons feudataires. Paradoxalement, alors que la majorité des chercheurs dans cette corporation sont de gauche, le ton chrysanthème de leurs écrits ménage des effets de style qui ne sont pas sans rappeler la pompe de ces écrivains d’Ancien Régime qui « montraient à écrire ». Une différence cependant, et elle est de taille, nous ne sommes pas là dans le beau style mais plutôt dans l’indigence du fonctionnaire apostolique. Dans les revues, les articles y sont triés sur le volet du carré endogamique, dans les centres de recherche les pratiques de copinage rendraient inconsolable le secrétaire du Parti sous Staline ; quant au « réseautage » universitaire, il paralyse tous les clavardages subversifs qui pourraient redonner un peu de liberté à ce petit monde étriqué.

 En bref, quelque chose s’illustre ici, qui n’est pas seulement de l’ordre du jeu et de la prouesse, mais qui concerne principalement le rapport à la temporalité et à la mort. Il faut vite publier, on ne sait jamais, le Prince pourrait avoir envie de retirer ses prébendes. S’il fallait trouver une comparaison, dans cette pension d’État, lorsqu’on bamboche avec sa bande, c’est pour écrire des nénies et des thrènes. Il faut donc une occasion pour faire du mémorable avec de l’éphémère. Et c’est là que le bât blesse, car à sonder la mémoire de cette science sans histoire, on ne découvre que cadavres et décombres. Quel étudiant en sciences sociales n’a jamais entendu dire qu’entre Homère et Malinowski il ne s’était rien passé ? Il faut s’y résoudre : dans ce milieu où les digestions sont si difficiles, la littérature y a lâché pied, expirant son dernier souffle pour abandonner au savant ce réel qu’elle tenait prisonnière dans son réseau de mots drus : de Gargantua à Lebrac ou de Lancelot à l’Aztec, faites vos jeux, la roue a tourné... La littérature avait ses personnages hauts en couleur, l’ethnologie a ses informateurs dont les paroles sont consignées comme de l’or plaqué dans des carnets filigranés à Dubai.

Le Golgotha de l’IFRA ou le soliloque désolé du prélat

Pendant que certains Pot-Bouille de la recherche écrivent des encyclopédies en quatre volumes sur la « culture » pygmée (édition CNRS, collection Canule), loin des concepts en point de croix de leurs collègues du Boulevard Raspail, du côté de l’IFRA (un IUFM pour les jeunes chercheurs, basé à Nairobi au Kenya), on renoue avec la grande tradition française du jargon macaronique et de la pourpre administrative. Il faut suivre les dernières notules préraphaélites de nos pensionnés de l’État, c’est sérieux, on a fait du terrain, en bras de chemise et bottes souples, on a bivouaqué à la belle étoile et usé ses braies sur les plages de Zanzibar, à défaut d’y pratiquer la fameuse brouette. De quoi renvoyer tous nos pères blancs à leur zanzi ! Nos calotins du ministère en perdent même l’habitude d’ouvrir la ronde des papiers par quelque concession faite aux pères fondateurs de la discipline. Car à l’Ifra, on est plutôt post-moderne, on construit et on déconstruit ; c’est édifiant. Alors qu’en ce début de siècle nos hommes de lettres tentent désespérément d’en finir avec leur époque scientiste, nos pisse-froids de ces parutions électroniques déposent le brevet d’une discipline que plusieurs générations de caudataires s’empresseront, c’est certain, de boire comme du petit lait.

 Le lecteur peut consulter ces productions savantes en ligne. Elles paraissent régulièrement comme des bans de mariage à la Mairie et sont à lire avec une dévotion exaltée. Elles ont l’aspect d’un aggloméré d’articles rédigés avec application dans une encre pâle. Labeur uniforme de petites perfections où tremblent des promesses de lecture tiède : mots contorses et concepts interlopes, étiquetages et inventaires, mains courantes et registres forment le quotidien du clerc, ses choux gras ; on se dit d’emblée que le souffle chaud de la vie s’est retiré de cette forge à produire des poitrinaires. Mais c’est là le règne des petits démocrates pratiquant la guerre des boutons. Il y a ceux qui mettent les boutons dans les boites jaunes et ceux qui les rangent dans les boites rouges. "On aurait aimé", on trouve des prolongements, on se dit que le copain aurait pu faire mieux, c’est excitant pour la pensée. Et une fois qu’on a fait semblant de se chamailler pour des suffragettes, on va pisser chez le Turc.
Ces compilations sont dirigées d’une main d’agent de surface qui tient bien son petit linéaire de marchandises propret, avec un souci maladif de l’observation stricte du règlement. Toutes alignées, s’étirant comme une table des matières amidonnées ; angles droits et cordeau de maître maçon. Pour en prendre la mesure, il faut se pencher, s’incliner devant toute cette science accumulée qui s’extravase comme de la pâte de guimauve, avec une sollicitude égale car la progression est prévue, les mots déjà entendus, les citations numérotées. Tout y est corseté pour mieux discipliner le réel, comme s’il ne pouvait pas se débrouiller tout seul, ce réel. La lecture doit se faire pressante pour éviter l’apoplexie. Ça stagne, il fait lourd. On retient sa respiration pour ne pas s’ennuyer, éviter la déréliction. Désolation égalitaire des communauté asexuées où le poids des mots ne crée pas de ferveur ; désespoir des symétries où la crainte d’en faire trop réduit les « écrivants » qu’un devoir n’oblige pas.
 Dans cette floraison de manchettes, il est impossible de tout passer au peigne fin. Allons aux plus remarquables. Avec l’article n° 2 de la liasse 40 intitulé « Sous la menace des masheitani. Des esprits et des hommes à Zanzibar », nous avons droit à une irruption d’épistémologie. On y fait du concept sans respirer. Pour qui n’est pas encore averti des subtilités de cette casuistique de mêlé casse, il faudra d’abord avaler un double vermouth car l’éloquence y est persuasive, peut-être parce qu’elle est obscure ou bigle. Nul doute, la rigueur trouve ici son compte et on se bat les flancs pour savoir qui sera le premier durkheimien. Être ethno-sociologue, ça se prouve : il faut d’abord se comporter chattement avec l’administration puis prendre la pose et crier le boniment. A l’inverse, beaucoup de nos grands écrivains étaient de grands ethnologues sans le savoir. Quand Flaubert était en Egypte, il ne se disait pas ethnographe ; il est vrai qu’il savait écrire. Revenons à notre zanzibarophile et à ses esprits :

« Nous ne pouvons, en tant que chercheurs soucieux de la manière dont se construit notre discours, passer sous silence les procédés qui ont conduits à la construction de la catégorie d’esprit telle qu’elle sera utilisé dans ce mémoire ».

 Ici on construit deux fois : on ne sait jamais, ça pourrait ne pas tenir ! Voilà une phrase parasismique qu’on n’entend plus guère que sur le zinc des bons bistrots du Boulevard Raspail. Et on se penche sur le comptoir pour informer, à voix basse, d’une hypothèse inédite ! Le timbre y est, on jure que ce n’est pas de l’emporte pièce, ni même du réchauffé, car à bien considérer notre époque de doggy bag et de digest, nos vavasseurs de la recherche d’État ont plutôt bonne bouille : ils savent, eux, que pour faire un bon couscous aux lardons, il faut avoir déjà tâter du condiment. Du réel concret (sic), pas d’hémorragie de sang (sic) : on s’accorde à penser au fil qu’on passe dans le chas, pas le chameau :

« En sondant toujours plus en profondeur les questions précitées, force a été de reconnaître l’inéluctabilité et la nécessité du déplacement réflexif qui m’a accompagné jusqu’au bout du présent travail. Manifestement irréductibles, les phénomènes ne se laissent pas saisir par l’autorité explicative, encore trop souvent dogmatique et despotique, du chercheur occidental mais dans les questions qu’ils lui adressent et donc, ne se laissent approcher de manière convaincante que dans la circularité du mouvement interprétatif »

 Le style ici est asthmatique. Encore un effort et l’imagination du chercheur devient cratylienne : les mots ne sont bons que s’ils sont soumis aux objets. Que c’est candide.

 « C’est bien à travers cette mise en texte, malgré l’exfoliation du vécu qui a rendu l’écriture possible, que l’on construit un régime d’intelligibilité rendant capable la fabrication d’objets possibles à la croisée des mondes et dont le sens nous parle »
 
Cette phrase a été longuement caressée, elle reste dans l’esprit du lecteur comme un point d’appui sur lequel repose tout l’escalier des arguments qui suivent. C’est presque la classe de rhétorique restaurée, dont on ignore ici le premier principe... « L’exfoliation du vécu » : on sent que l’auteur puise de l’assurance dans la vigueur dans ce trait-la, qu’il a dépouillé d’un seul coup son caractère spirituel, qu’il y a mis des accents humides et toniques, à cause de l’éducation écolo de plein vent reçue à la faculté des sciences humaines. Le Notes and Querries a été abondamment compulsé. On y a trouvé un succédané aux Rêveries du promeneur solitaire.
 Un autre agent, dans la même liasse, mais de la première rangée, près du radiateur, sous le néon blafard du module à défloquer, lance de sa voix molle à faire diversion que « le programme ANR a des objets potentiellement cartographiables ». Et virtuellement, ils sont ethnographiables ? Quant à l’employée n° 2 de la liasse 39 intitulée « La fabrique d’un saint en Tanzanie post-socialiste : essai d’analyse sur l’Église, l’État et le premier président Julius Nyerere », on sent que l’écriture lui a chauffé les pommettes lorsqu’elle jette à la cantonade :
« Il est remarquable que, non content de jouer avec les ressorts classiques de la construction (sic) nationale, par l’invention de figures et de faits héroïques qui gomment la pluralité et la contraction, le processus de mythification auquel le personnage de Nyerere est soumis dans les médias joue avec le répertoire des émotions et ressasse des métaphores sacralisantes pour opérer un basculement du profane au sacré »

Ayant écrit, elle est devenue rouge. Elle a secoué les chaînes. On sent qu’elle s’est livrée. Trop dit, trop fait : dans cette cédule, on « construit » plus de vingt fois. Ça finit même par couler sur le chandail gris. Dans une autre de ses productions – « Nyerere entre mythe et histoire : analyse de la production d’une mémoire publique officielle en Tanzanie post-socialiste » – le même agent non assermenté change de format : là, c’est propre, dactylographié, passé au buvard. Style secrétaire du réel qui a eu des suées rentrées. On a labouré du terrain avec sa rosse lymphatique et son petit bréviaire des bonnes filles à smocks. Le p’tit Mauss a été compulsé avec le geste mécanique d’un employé de Mairie qui dit la Loi au couple pacsé. Que voulez-vous, on ne touche pas si facilement au ciel dans cet univers plombé. Le pense-bête est toujours à portée de main, il soulage l’ethnographe jusqu’à l’aise quand, en difficulté d’imagination chez les sauvages, le canon des meilleures convenances lui échappe. Il ne faut pas lui en vouloir, un impétrant est un besogneux. Le Marcel, c’est la lampe éternelle. Le p’tit Jésus dans le tabernacle.
Avec l’article lyrique du pensionné n°1, galon 2 de la brochure Mambo, à qui il manque pourtant de vivre en des temps moins festifs, c’est le bal musette. On se retrouve à faire la sieste sous le pommier avec l’ange radieux de l’État. Le système logistico-urbain est-africain, tout un programme. Il ne manque que les accordéons subventionnés, les cigares de la régie et le vide-gousset du Prince. Ici il y a du doigté – de cette espèce d’attouchement universitaire qui ne vous procure aucune volupté – à la va que j’te pousse vers le paradis des pieuses pratiques qui satisfont béatement à la pudeur administrative (le fameux droit de réserve du clerc). Ecoutons notre clerc : « l’inertie spatiale est grande et repose sur la résistance de la logique d’extraversion qui domine la mise en valeur et l’insertion de l’Afrique orientale dans le système mondial ». Il est content de cette ‘logique d’extraversion’, s’y complait, avec une désinvolture appliquée. C’est de bonne emplette. Il y a là une montée en puissance qui part des entrailles pour écheniller la cervelle : les idées giclent, les mots fusent pour bourrer la liasse du volume de syllabes massives, les arguments claquent comme le fouet sur le train de la jument : flux terrestres, surfaçage, culs-de-sac et pénétrantes. Tout y est, c’est térébrant. Quant au semis urbano-logistique, l’auteur nous rassure, il n’est pas le seul à l’œuvre : il faut compter également sur « les logiques politico-administratives, productives et culturelles ». Ouf, nous ne sommes pas dans un cul-de-sac !
 Le billet suivant ne se distingue du précédent que par le souci d’ajouter à la grandiloquence cintrée de l’ensemble la note vigilante du rond-de-cuir bien carré dans son crapaud. La pensée a retrouvé ici ses plis familiers. Il s’agit des mutilations génitales (liasse 32, notule n°2) : c’est rondement mené, en trois temps, deux mouvements : primo, on « cherche à comprendre comment une politique publique s’est progressivement construite (encore !) autour de cet enjeu...» ; deuzio, « on va donc tenter de déconstruire (sic) le processus décisionnel autour de la pratique des MGF afin de mieux l’appréhender dans sa complexité » ; tertio, un peu plus bas dans le texte : « les MGF peuvent également être le porte-drapeau d’une identité plus globale, voire nationale qui s’est construite (sic) en réaction à ce qui est perçue comme une agression extérieure ». Là au moins, on est sûr qu’il y a de solides fondations. Une question nous taraude cependant : vouloir interdire les mutilations est-il une agression ? La déconstruction était nécessaire. C’est de l’ibidem, à ranger dans le même casier : chemise grise à étiqueter ‘théologie post-moderne’. Cependant, on sent qu’il y a du rythme (on construit, on déconstruit et on reconstruit), presque des bouts rimés, du mètre. Dommage que l’argument casuiste l’emporte et nous ramène dans cette progression de pieds bots. L’ethnologie ou l’alexandrin bancroche, il faut choisir ?
 Continuons notre exploration. Le dossier est innombrable. Écoutez-moi cet incipit : « Nous faisons ici une synthèse des questions ‘motrices’ qui rythment l’ethnographie en cours menée à partir de la ville d’Arusha et de ses alentours dans le nord de la Tanzanie sur le thème du chez soi ». Ça, c’est de l’entame, du seuil. On sent que l’écrivant se cabre d’orgueil, le bras gauche arrondi sur son azerty, insolent dans son triomphe. Il a rejeté la tête en arrière, reboutonné sa veste de flanelle et, nanti de son accréditation administrative, peut faire la nique à tous ceux qui écrivent des articles entre le rôti et la salade. Il jouit. Il ne changerait pas son clavier contre une bonne machette de brousse. On se surprend même à envier cette délicate ‘motricité’, à admirer cette dextérité à faire dériver de la phrase la plus banale les conclusions les plus inattendues. L’esprit de camaraderie est menacé : l’écrivant se distingue, l’équilibre sentimental de la maison risque d’en être bouleversé. Ça devient personnel.
 Quant aux articles rédigés en anglais, nous aurions – si en France la littérature informait encore le réel – de bonnes raisons de nous scandaliser. Mais nous ne sommes plus en République des Lettres : les nouveaux théologiens que sont les sociologues ont pris le pouvoir et nous imposent leurs moeurs d’égoutiers et de petits-bourgeois. L’administration n’a-t-elle pas un bon traducteur à sa disposition ? Qu’un écrivant kenyan ou tanzanien utilise l’anglais comme deuxième langue, c’est tout à son honneur. Mais que dire de son homologue français ? Est-ce pour faire parade de sa prouesse, se donner du cœur ou du bien-être dans un univers où l’esprit ne vient jamais tout d’un coup ? Si c’est par amour pour cette langue, c’est alors affaire d’infidélité à la langue française puisque les ethnologues sont les premiers à reconnaître par ailleurs que toutes les langues sont égales devant la connaissance. Ces savants auraient-ils du dégoût pour notre langue ? C’est probable quand on sait qu’un article écrit en français dans une revue subventionnée n’est lu que par deux ou trois lecteurs (c’est-à-dire les copains). Mais qu’est-ce que l’anglais peut changer à la donne ? Est-on plus léger à brinquebaler son fardeau de concepts lorsqu’on écrit dans cette langue ? Il faut croire que l’anglais permet insidieusement de se désencombrer de toute cette fadeur scientiste accumulée depuis des années ou qu’inconsciemment, nos pisse-froids ressentent l’inertie d’une pensée tout emplâtrée d’une tradition empesée et chancelante. Le syndrome trahit plus qu’une préoccupation ; une disposition secrète, un snobisme ? Comment ne pas y entendre le rengorgement de gens de caste ?
 Le langage planifié de nos jeunes chercheurs peut nous hébéter, nous accabler ! C’est oublier qu’on y fait métier de décrire le réel, mais en prenant des précautions, car : 

« avant de décrypter l’inscription des phénomènes dans le monde, il convient de questionner ses propres schématisations, concepts et catégories (...) la culture autre n’a seulement été approchable que parce que j’y suis allé avec mes propres structures de précompréhension »

Nul doute, les anciens dans le métier vont s’arracher les cheveux. On se souvient du très célèbre « Les femmes voilées de Lamu ». Ce beau titre de gloire, mais qui n’est que cela, était un livre lu par tous les étudiants des Langues’o dans les années 80, lorsque le département de swahili battait son plein et totalisait chaque année une vingtaine de nouveaux inscrits. C’était facile à lire, un peu comme « Le problème » des Contes rouges du Chat Perché. Son éminent auteur, dont j’ai longtemps ignoré l’épithète, doit être aujourd’hui en cure thermale dans le SPA de Lamu, à gâcher du jacuzzi relativiste ou à réchauffer la tisane dormitive de ses maîtres. Le livre, à la différence du célèbre conte de Marcel Aymé, n’a pas perdu son pouvoir d’ennuyer. Il est même dépassé par l’actualité puisque beaucoup de nos musulmanes ont depuis laissé tomber la guimpe pour revêtir la toge de Voltaire. D’autres documents ont paru depuis, avec l’autorisation aimable de cette pionnière de la recherche française, car on a eu garde de la contredire.
 La tradition du beau titre s’est même maintenue, parfois inspirée par les meilleurs écrits d’Henri de Monfreid – on pense aux Secrets de la Mer Rouge – au moins dans le libellé des imprimés, car le reste est souvent triste comme un bonnet de nuit swahili. Alors que d’autres se rassotent de charabias universitaires ou s’ankylosent de tout un jargon de sophiste, on pourra se réjouir de constater que l’exotisme tant ferraillé par nos camelots de la culture continue de carillonner dans le fond de la conscience muselée de l’ethnographe. Il lui arrive même de lâcher la bride de la mule épistémologique pour écouter en lui des sonorités merveilleuses : ‘Entre Afrique et Arabie’, évoquant les palais précieux d’un Orient lointain et le bruit sourd du pilon dans le mortier, les rutilances de la jambiya et le fumet de la boule de manioc. Ce dernier livre, cher lecteur, n’est pas un canular : à l’heure du métissage obligatoire, il devrait encore figurer dans toutes les bonnes bibliothèques, ne serait-ce qu’à titre décoratif tant ce serait une humiliation pour la raison que de le critiquer. 
 Inutile de nous corner dans l’oreille que dans ce prytanée ministériel (l’IFRA !) on fait de la science. On ne le sait que trop : les bouches se tordent pour avaler le comprimé d’inverti. C’est même de la science de tabligh : suivez-moi pendant trois jours pour le prêchi prêcha. Il y avait la culture pour tous : Lévi-Strauss en laxatif d’épandage. Nous avons maintenant de l’ifra frémissant avec casse-noisette traditionnel : de quoi bloquer les sphincters de tous ceux qui ne sont pas conformés à se laisser conduire aussi médiocrement au bonheur. On se pâme en se pinçant, on s’ébahit à lire ces quelques lignes rincées à l’eau écarlate universitaire. Comme l’écrit un de ces ifristes : « L’exigence épistémologique de cette étude est de composer discursivement avec l’altérité représentée par les esprits ». Ah ba ma bonne dame, c’est-y pas de la bonne combinaison ? Devant cette débauche de matière grise, on en finirait par regretter le bon bourgeois montant une excursion à Cythère... mais ici l’article est fait, d’une grosse main qui tripote l’informatrice avant de l’envoyer au lavabo se laver le con, post rem veneream. En ce qui nous concerne, à défaut d’avoir les patates au fond du filet, l’IFRA nous pilonne le patin cérébral. C’est la masturbation dans l’épicerie mais lorsque ça sort, c’est du lyophilisé. Et sans préliminaires ethnographiques, s’il vous plait. On a beau dire, c’est propre comme métier.

POUR EN SAVOIR PLUS :

 Les internautes qui sont déjà entrés dans la connaissance de ce nouveau latin d’église qui n’a ni fin ni cesse, Deus nobis haec otia fecit, pourront draper leur âme dévote des blandices qui ouvrent toutes les portes de l’éternité en fréquentant, au hasard et en vrac, la société des justes dont voici quelques noms (il suffit, pour cela, d’aller sur google et de taper : IFRA +...) : B. Calas, M.-A. Fouéré, M. Motta, S. Capitant, A. Lenoble-Bart, M. de Blignières, H. Maupeu, J. Lafargue, A. Latourès, M. Adam, C. Roy, G. Prunier, A. Peatrik, A. Cussac, etc. etc.

A propos de l'Institut français de Recherche en Afrique de Nairobi au Kenya :

 Deux grands classiques, inoxydables, insubmersibles, dans la grande tradition de l’ethnologie française :

Le Guennec-Coppens F. Femmes voilées de Lamu (Kenya). Variations culturelles et dynamiques sociales, Paris : Ed. Recherches sur les civilisations, 1983.
 Le Guennec-Coppens F., Caplan P. Les Swahili entre Afrique et Arabie, Paris : Karthala, 1991.






Hakuna maoni:

Chapisha Maoni