24/09/2014

Si vous voulez apprendre le swahili...



Certains internautes me demandent parfois s’il est encore possible d’apprendre le swahili en Europe. A quoi je réponds oui : à Londres (SOAS) ou en Allemagne (Leipzig). Ces deux universités présentent un avantage certain, car en plus du swahili, vous pourrez y apprendre ou vous y perfectionner dans une langue européenne majeure (l’anglais ou l’allemand). Par ailleurs, il faut savoir :

- que le swahili, quoique langue de grande diffusion, reste une langue mineure et hyper conservatrice. Mineure, car principalement langue de communication et d’échange. Dans « le monde » swahili, on lit peu et les arts y sont peu développés (toutes choses égales par ailleurs, bien évidemment… car que dire alors des autres langues du continent, le pare, le wolof, l’amharique, et même l’afar… ? Faut-il rappeler ce que disait le regretté Saul Bellow à ce sujet ?). Conservatrice : une frilosité sans borne dans le domaine de la traduction ; plutôt que de forcer le swahili pour l’enrichir, on ne traduit pas. Néologismes, concepts, théorie, etc. n’intéressent personne (ou si peu). Les grandes passions tanzaniennes : le football (Yanga-Simba-etc.), la nouvelle constitution, les partis politiques (CCM-CHADEMA, etc.) et les ressources du pays (uranium, charbon, bauxite). En contrepartie, une absence de réflexion dans les domaines philosophique, artistique et scientifique.

- que le swahili est aussi une langue écrite mais « normée » par la rue (l’argot, le langage « djeun ») et la presse — si vous êtes « backpacker » ou chercheur du CNRS, vous en ferez votre miel. Dire d’un journaliste qu’il écrit mal n’a pas de sens en Tanzanie où il n’y a pas (encore ?) de « bon usage », c’est-à-dire de norme littéraire de la langue. Certes, le swahili possède une littérature « émergente » mais celle-ci est bien souvent écrasée par la domination des médias locaux (qui font et défont l’opinion et restent sinon hostiles, du moins indifférents à toute littérature : à lire, sur swahilihub). Contrairement à une idée reçue, cette situation est catastrophique pour la langue : la presse fourmille de contre-sens, de maladresses dans l’expression, de coq-à-l’âne, d’absurdités, de charabias, etc. A ce titre, un journal bien en vue comme Mwananchi ressemble beaucoup à son pendant idéologique français le Monde.

Signalons aussi, parmi quelques facteurs exogènes et anxiogènes, que la « zone » swahiliphone se trouve dans une ignorance complète de ce qui s’est fait en Europe (grandes découvertes dans les domaines scientifiques et artistiques) ou en Amérique latine. Les pays européens n’ont aucune politique de coopération dans les domaines de la recherche scientifique (ceci est particulièrement vrai pour la France), et refusent toujours d’encourager la création et la traduction de leurs grandes œuvres en swahili (les Européens sont coupables). On traduit Adam Shafi dans les langues européennes mais on renonce à traduire Proust en swahili (les « Swahilis » ont leur « culture »). Cette absence de générosité européenne favorise une mondialisation marchande de plus en plus anglo ou américanophile. Conséquence : si vous voulez vous rendre en Afrique de l’est pour y faire des affaires, oubliez le swahili, cette langue ne vous servira à rien ; contrats, réunions, ventes d’armes, exportation d’ivoire, exploitation « durable » des ressources naturelles, etc. se font en anglais.


Bon courage !




Hakuna maoni:

Chapisha Maoni