29/04/2015

Beignets, chichis, crèmes solaires et bains de boue à Kilwa-en-l'île



« Craignez le courroux de l’homme en bermuda ! Craignez la colère du consommateur, du voyageur, du touriste, du vacancier descendant de son camping-car ! Vous nous imaginez vautrés dans des plaisirs et des loisirs qui nous ont ramollis. Eh bien nous lutterons 
comme des lions pour protéger notre ramollissement » 
Philippe Muray


A n’en pas douter, Kilwa a de l’avenir. Le tourisme s’y développe et des experts venus de loin auscultent l’archipel. L’Unesco a même reconnu que l’île avait un hénaurme potentiel. Depuis que la vieille Europe a jeté l’éponge métaphysique et vendu son âme, que les chancelleries remplacent les Claudel et les Saint-John Perse par des experts en installations touristiques, que les sciences humaines croulent sous le poids des bréviaires relativistes, plus rien ne distingue un ouvrage mineur d’une création majeure. Une broderie swahili aussi simple qu’une calotte de tête peut se retrouver promue au rang d’une tapisserie des Gobelins, un air de Taarab remplacera facilement la deuxième rhapsodie hongroise de Liszt, un document d’ethnologie ou un bout-rimé d’écolier aura la même saveur qu’un trait d’esprit swahili... Notre époque décomplexée est merveilleuse : désormais nous vivons tous dans la magnificence et la grandeur.

Les habitants de Kilwa l’ont bien compris ; certains ont déjà ressorti leur pagne végétal, leurs vieux tambours et leurs décoctions de marigot. Allez les voir, quelques heures suffisent, ils vous en seront reconnaissants. Vous en reviendrez transformés et ils en tireront le sentiment d’être grandis. Mais n’oubliez pas de donner le shilling. Pas de verroterie, ça fait missionnaire, colon, catho, universaliste, shakespearien, vieil européen fier de son passé. Ou alors, des stylos chinois, vous comprenez ma bonne dame, ces pauvres enfants, ils n’ont pas de quoi écrire. Vous verrez, l’Africain est généreux : au colon, il donnait tout car il était son obligé. Au touriste, il donnerait tout s’il n’était pas son égal. Et si vous n’avez pas de bonbon ou du pâté à offrir, donnez-lui le meilleur de vous même, parlez-lui de votre culture : le qi gong et la relaxation thermale, l’aqua-stretch passif et le do-in, la douche à jet et le spa anti-cellulite. Et si vous lui proposiez des bains vitaminés à la mangue ou des massages à la purée de manioc ? N’en faites pas trop quand même, vous risqueriez de paraître supérieur. C’est pas bien.

                                 

Je me souviens de cette rencontre avec une historienne allemande il y a quelques années : de sa belle innocence dans le bateau qui nous menait à Pande. Quand elle parlait, on sentait qu’elle s’interdisait de mettre des pâquerettes dans ses propos, elle avait ce minois rogue des jeunes thésardes qui veulent cacher leur origine middle-class – la trentaine, style bergère poussant ses dindons avec une gaule – elle voulait y interroger un grand sheikh. Je crois qu’elle avait un bon « protocole de recherche », une « problématique étique » et des « axes de recherches » parfaitement ficelés ; l’université est bonne mère, elle sait détecter les bons sujets à envoyer se faire acculer sous les tropiques. Au petit matin, nous montons dans le bateau qui se charge progressivement de sommités à chapelet. Et de voguer vent debout, au rythme haletant des chants soufis. Le voyage dure. Dans un creux, alors que les femmes commencent à tourner de l’œil, un notable veut connaître la religion de l’Européenne. La centaine de personnes présente dans le bateau se tait pour écouter la réponse. La pécore, se retrouvant subitement dans la position de Suzanne devant les vieillards, réplique qu’elle ne croit pas en Dieu. Mtume ! Le parterre du bateau faillit en déchirer la kanzu ! Et de grommeler, de chuinter, de se gausser de la gentille.

Une semaine plus tard, je la revois à Masoko, la mine défaite, l’air désabusé, grave. Le chercheur qui a tout compris. Elle me voit, se lamente et toute déconfite, me dit : « je sens au loin la vague puissante de l’industrie touristique déferler sur ces rivages encore préservés ». A quoi je répondis : « en ce cas, vous feriez mieux d’apprendre à nager ». Comme si les Tanzaniens n’étaient pas capables de vendre des crèmes solaires ! Quel mépris !

Hakuna maoni:

Chapisha Maoni