27/04/2015

Peut-on traduire Molière dans une langue négro-africaine ?


Conférence du 15 juin 2014, à l’Université d’Addis Ababa.


Les questions que je souhaiterais aborder aujourd’hui ne relèvent d’aucune science et je ne recourrai, fidèle que je suis à cette philosophie de porteur de fagots qui m’a été enseignée par mes maîtres guérisseurs swahili, à aucun subterfuge conceptuel pour dire ce que j’ai à dire devant vous. Pas de concepts donc, pas d’analyse, une simple déambulation, une flânerie en compagnie de quelques morts — Molière et Rabelais. Je voudrais vous parler de traduction littéraire, autrement dit d’un type de traduction qui s’enseigne de moins en moins dans les universités. C’est en tant que traducteur libéral, je le précise, que je traduis depuis quelques années des œuvres issues du patrimoine littéraire francophone vers une langue négro-africaine, le swahili, et c’est à ce titre uniquement que je le fais, de manière totalement désintéressée et sans tutelle ni subvention.

Je commencerai mon propos par une anecdote :

Je me souviens d’avoir démarché, il y a quelques années déjà, le patron du service culturel de l’ambassade de France à Dar à propos d’une pièce de Molière que je venais de traduire, me disant que la traduction en swahili d’un auteur qui a donné son nom à notre langue devait intéresser un homme qui portait la culture en sautoir. On m’y reçut, c’est déjà beaucoup… et n’étant pas moi-même un commis de l’Etat, j’étais, ce jour-là, dans mes petits souliers d’orphelinat. J’entre dans le bureau, un homme déboutonné m’y reçoit — je crois qu’il s’appelait Éraste, un agronome — le profil ingrat, l’air disgracieux, ressemblant fort à Lahrier, ce personnage truculent d’un petit roman de Courteline « Messieurs les ronds-de-cuir », et de me proposer, entre deux textos qu’il brochait devant moi d’une main convaincue, de traduire Angot ou Pennac en lieu et place de mon Molière. Sur le coup, j’aurais pu, à ce faux pas de clerc et à cette démonstration de « quoi qu’on die d’un goût admirable », déclencher l’hallali et répliquer « qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant », bref crier au scandale, à l’imposture, à la mystification.

Et pourtant, aujourd’hui je pense que mon rond-de-cuir avait raison : les écrivains de génie résistent toujours aux efforts des traducteurs tandis que les écrivassiers peuvent gagner à être traduits. C’est d’ailleurs André Gide qui le disait, mais mon interlocuteur n’en savait rien, Gide c’est trop ancien, ça ne se vend plus (comme Molière). Bref, j’ai découvert, grâce à mon agent assermenté, que j’avais tout intérêt à traduire des auteurs mineurs ou à la mode : Pennac plutôt que Molière. Et j’aurais dû, en effet, avoir en tête quelques cas célèbres ; je ne citerai ici que deux ou trois exemples : Edgard Poe traduit par Baudelaire, mais aussi le bon Alexandre Dumas traduit en Chinois, et que dire du trop fameux Petit Prince, etc. Ce qui est intéressant ici, c’est que la Dame aux camélias chinoise, et là je me réfère au grand traducteur sinologue Simon Leys, eut un succès prodigieux ; elle était même très supérieure à l’original. Le pire est que Mao a fait de ce livre le meilleur exemple du génie français, allons donc ! Il paraît que Lénine traduit par Mengistu est, lui aussi, supérieur à l’original ; on n’en doute pas un seul instant, tant l’original est assommant et accablant de stupidités. Autrement dit, je ne fais ici qu’un plaidoyer pour la traduction littéraire, et je lance un appel à tous les étudiants éthiopiens, traduisez les écrivains mineurs, ils seront toujours meilleurs une fois traduits !

N’en déplaise à mon commis, Molière n’est pas intraduisible, loin s’en faut. Il n’a pas son pareil pour dénoncer les cagots, les cafards, les pédants, les prétentieux, les jobarts et autres enrubannés qui évoluent souvent dans l’antichambre du Prince : du temps de Rabelais, nous avions les Sorbonnicoles et les théologiens ; le Grand Siècle de Molière avait ses petits marquis ; de nos jours, les ambassades ont leurs sociologues et leurs didacticiens. Et ceux-là sont présents partout, les Temps modernes leur sont même favorables, en Afrique comme ailleurs. Le problème, et il est de taille pour un traducteur qui traduit dans une langue dominée et écrasée par les puissances postcoloniales et impérialistes (référence à Lénine), les Trissotin ou les Tartuffe sont, là aussi, des gens de pouvoir, mais qui ne jargonnent pas de la même manière. Un Trissotin swahili n’est pas tout à fait un Trissotin français. Et c’est cette saveur jargonnesque, dont nous n’avons pas le monopole, nous autres universitaires qui avons grandi dans le salon de Philaminte, qu’il nous faut restituer dans nos traductions moliéresques. Je ne donnerai que quelques exemples, tirés de la pièce de théâtre Le médecin malgré lui, (mais j’aurais pu prendre aussi le Tartuffe ou les Femmes savantes) des passages qui m’ont donné du fil à retordre, et vous comprendrez tout de suite pourquoi en écoutant ce premier extrait.

Je vous rappelle le contexte :

Pour se venger d'avoir été battue par son mari Sganarelle, Martine le fait passer pour un médecin, mais si fantasque qu'il faut le bastonner pour qu'il accepte d'exercer son art. Contre toute attente, ce médecin malgré lui fait merveille.

Voici un extrait de l’acte deux, scène 4 : Sganarelle examine Lucinde et donne une étourdissante parodie de consultation médicale :

« …je tiens que cet empêchement de l’action de sa langue, est causé par de certaines humeurs qu’entre nous autres, savants, nous appelons humeurs peccantes [17], peccantes, c’est-à-dire... humeurs peccantes : d’autant que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui s’élèvent dans la région des maladies, venant... pour ainsi dire... à... entendez-vous le latin ? (longue liste de termes latins)… Or ces vapeurs, dont je vous parle, venant à passer du côté gauche, où est le foie, au côté droit, où est le cœur, il se trouve que le poumon que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau, que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile, rencontre, en son chemin, lesdites vapeurs qui remplissent les ventricules de l’omoplate… »




Vous l’aurez compris, ce qui est difficile à traduire ici, ce n’est pas tant le vocabulaire truculent de ce faux médecin que le rythme et la prosodie si particulière de Molière. La langue est tout sauf fonctionnelle, neutre, sèche, ministérielle (universitaire ?). Il s’agit d’une farce, d’une parodie et c’est cette dimension qu’il faut restituer dans sa traduction si nous ne voulons pas perdre toute la saveur du texte d’origine. Au risque de résumer un peu trop vite mon propos, mais c’est pour pasticher ce que d’autres ont déjà dit — je pense à George Steiner par exemple — je dirais qu’il faut être habité par l’esprit de Molière. La traduction littéraire est d’abord une possession. Mais cette identification ne suffit pas, bien sûr, pour faire une bonne traduction, il faut encore que le destinataire soit disposé à la lire et à l’accepter. Et si l’extrait que je vous ai donné a bien évidemment du sens en swahili, et j’ai pu le vérifier à plusieurs reprises auprès de mes lecteurs, qui trouvent souvent ce passage un peu bizarre, c’est précisément parce qu’il sonne étrange ; en deux mots, qu’il demeure étranger. A quoi je leur réponds : c’est que la traduction est bonne. Nous ne traduisons pas une recette de cuisine ou un livre d’ethnologie mais Molière, un créateur.

On oublie trop souvent que le rôle de la création est aussi de nous égarer, de nous arracher à nos routines, de nous surprendre, autrement dit de nous rendre un peu étrangers à nous-mêmes ; mettre de la distance, nous désaccoutumer, et par là même nous conduire à mieux comprendre de l’intérieur l’expérience d’un autre ou des autres. Le problème vient souvent du fait que beaucoup de langues ne parviennent pas à innover, à créer, c’est-à-dire à accepter que cette part d’étrangèreté — de bizarrerie — introduite par la traduction notamment, vienne corrompre le bel ordonnancement coutumier de la tradition. D’où le choix que firent, pendant des siècles, mais il est vrai en des temps pré-coloniaux (sic), beaucoup d’écrivains d’écrire dans des langues étrangères, qu’ici en Ethiopie on appelle encore post-coloniales — comme si ces langues n’avaient pas existé avant le bref épisode colonial —, comme si nous étions encore en 1930 — précisément parce que ces langues-là sont rompues à la création, mais aussi parce qu’elles demeurent étrangères à ceux qui les manipulent. Toute création littéraire se fait dans le creuset d’une langue étrangère, qu’elle soit maternelle, paternelle, avunculaire ou empruntée à la tribu voisine. Voyez Elias Canetti, Kafka, Conrad, et de nos jours Kundera ou Cheng. Ce fut la loi du monde, probablement jusqu’à l’invention « occidentale » du mot culture — dans son sens anglo-américain —, que les pourfendeurs de l’Occident ont fait leur…

Mais je voudrais envisager les choses sous un autre angle. Notre époque relativiste a des réponses à tout : il suffit qu’un terme — par exemple une fraise, un soufflet, un transport amoureux, des alarmes, etc. — ne soit pas traduisible pour qu’on invoque un obstacle culturel. Nous autres africains, entendons nous ici et là sur le continent, nous n’avons pas de fraise et pour parler d’amour nous n’avons pas de transports ! La belle affaire : avons nous des crocodiles et des baobabs en Europe ? Pourtant, n’est-ce pas George Dandin qui reproche à sa femme d’être un « crocodile » ? La littérature serait-elle une affaire de race, de famille, de tribu ? D’usages coutumiers ou de rituels initiatiques ? A ce compte-là, Molière est en effet un auteur culturel. Ne le traduisons pas, renchérissent donc nos inconditionnels de l’interprétation tribale ; vous voyez donc, ces français sont arrogants lorsqu’ils veulent nous faire croire que cet auteur est universel, et impérialistes de surcroit car ils veulent nous imposer leur littérature. Pourquoi pas… mais alors il faut être logique et reconnaître que lorsque Shabaan Robert, Said Mohamed ou Adam Shafi, tous écrivains d’expression swahili, sont traduits en anglais ou en français, ces auteurs-là nous « colonisent » aussi — ce qui, de mon point de vue, n’est pas mauvais en soi car c’est le français qui s’enrichit au contact de ces écrivains. Parenthèses : je ne suis pas certain qu’il y ait plus de mots français dans les langues africaines — langues dominées selon Ngugi wa Thiong’o — qu’il y a de mots d’origine africaine en français (voyez les barda, bled, toubib, bougnoul, go, nouba, safari, etc.). Et de fait, les écrivains africains de langues africaines sont connus en Europe, ils y sont traduits, mais vous les éthiopiens, vous n’avez aucune chance de lire Shabaan Robert et Said Mohamed dans vos langues. Quant à Molière, Goethe, Cervantès, Boccacio, etc. ont-ils été seulement traduits dans les langues africaines ?  




Traduire Molière dans une langue africaine, c’est d’abord lutter contre tous les archaïsmes, tous les conservatismes, tous les tropismes ethnocentriques, de ceux qui pensent ou croient qu’une langue doit rester figée dans ses proverbiers et ses contes à narrer le soir auprès du feu en croquant un bout de manioc. Ou pire encore, et ils sont nombreux en Ethiopie, de ceux qui pensent qu’une langue, c’est d’abord une affaire de sang. Nous autres africains, nous avons la littérature orale, entendons-nous souvent en Éthiopie. Parfait, on va vous envoyer des ethnologues (la littérature, ce n’est pas pour vous) ! C’est ensuite faire face à l’illettrisme de ce continent ; et là les chiffres nous manquent. Certes, l’Ethiopie avec ses 60% d’analphabètes could fail better, comme aurait dit Becket, car ce chiffre ne nous dit rien de l’illettrisme du pays. La Tanzanie, qui s’en sort mieux que son voisin du nord sur ce plan là, est-elle réellement plus lettrée dans ses propres langues que le reste du continent ? On peut en douter, malgré sa littérature d’expression swahili, souvent écrite pour un public occidental. Bref, quand en Europe nous traduisons Kezilahabi, pendant ce temps, en Ethiopie, les étudiants continuent de rédiger leurs mémoires et leurs thèses dans un anglais qu’ils ne maîtrisent pas ou peu. Je rassure mes auditeurs, j’affectionne tout particulièrement le catéchisme marxiste post-colonial, et je comprends tout à fait Ngugi wa Thiong’o rouge de sa colère kikuyu de ne pas avoir été encore reçu son prix Nobel, à condition que ces réactions permettent aussi de dénoncer les inerties et les pesanteurs médiévales qui figent les langues de ce continent dans des conservatismes d’un autre âge ; les langues africaines n’intéressent les africains eux-mêmes que pour parler de la qualité de la bière traditionnelle ou du fumet de tel ou tel plat régional (pour ceux qui trouveraient mon propos outrancier, lisez ce témoignage, à propos de la Tanzanie illettrée, ici, en swahili). D’ailleurs, si vous voulez vous instruire dans une langue africaine lettrée et en étudier toutes les subtilités, c’est en Europe — ou aux USA pour Ngugi wa Thiong’o — qu’il faut aller aujourd’hui, c’est-à-dire à Bayreuth, Leipzig ou London, pas à Ouagadougou ou à Dar es Salaam. À Addis Ababa, la « capitale de l’Afrique » qui n’a jamais été colonisée ? Le département d’amharique n’a quasiment plus aucun étudiant et les langues dites « fédérales » (sic) n’intéressent personne…


Je finirai ces quelques fariboles de fagoteur, une fois n’est pas coutume, par une divagation dans le répertoire proverbial (sic) swahili, qui est aussi une occasion très particulière de fêter l’innocence primitive à laquelle je reste très attaché, bien plus qu’au génie scientifique : kuchamba kwingi kukoroga mavi, « qui trop s’ébrène, mal conchit », que j’ai traduit, comme cela s’entend, dans une langue trempée dans le brun de Rabelais et qui signifie, pour ceux et celles qui auraient besoin d’une traduction plus hygiénique, c’est-à-dire conservatrice, mais qui n’est pas encore une langue de benêts savants, je veux dire une langue de ronds-de-cuir, par « qui fait un mésusage du torche-cul finit par se couvrir de merde ». Je sens ici que les combattants de la cause post-coloniale ou les défenseurs de la clôture ethnocentrique (« ma petite communauté ») qui ont grandi dans la défense de l’ordre moral — hors ma tribu, point de salut — et qui n’ont jamais été initiés aux raffinements de l’ordre fécal — mon ennemi, mon frère —, me reprocheront de faire de la traduction un exercice trop puéril, à quoi je leur répondrai que pour être un bon traducteur, il faut se tenir devant la langue comme un enfant devant un magasin de jouets et que c’est docteur Freud qui le disait : le premier jouet du petit homme est la matière fécale. Voyez l’enfance de Gargantua. Voyez l’inventivité des langues de Rabelais et de Molière !



Hakuna maoni:

Chapisha Maoni