12/09/2015

Kilwa, son patrimoine et ses experts


Kilwa ne s’impose pas, mais se dérobe. Et sur certains sujets, elle se tait. Il faut parfois provoquer l’altercation ou feindre un sentiment que l’on n’a pas éprouvé pour ressusciter une parole empêchée ou qui sourd, modestement retenue mais toujours prête à s’épancher. Un jour que je sortis de mon bagage un catalogue de photos d’architecture que j’avais expressément constitué en France, pour le montrer au vieux Hassan, artisan de métier ayant travaillé autrefois pour l’archéologue Neville Chittick, je ne m’attendais pas à déclencher une joute de baraza retentissante. Il convient d’en prendre la mesure, avec un peu de recul, car le lamento des côtiers sur les questions touchant à leur cadre de vie est légendaire et propice à toutes sortes d’exagérations. Avec le temps, la chaleur est retombée et la sérénité est revenue. Devant toutes ces images de belles architectures déballées, la première émotion me parut être la bonne, c’était celle de l’enthousiasme et de l’émerveillement. Rien ne me sembla, à ce moment-là, mieux digne d’être conservé dans mes carnets de notes. 

Mes hôtes s’étonnaient de la hauteur des maisons ou des immeubles que je leur mettais sous le nez, pris au charme des décorations, remués par les cariatides, enjoués par les mascarons, ravis par la qualité des matériaux utilisés. Les mots qui revenaient le plus souvent dessinaient tout un champ de significations où la délectation le disputait au ravissement. Mais l’admiration céda peu à peu le pas à la consternation. Je leur donnais en effet l’occasion d’établir des rapprochements entre deux univers architecturaux – le leur et le mien - et je ne cache pas d’ailleurs que je cherchais à en éprouver la combinaison, non pas parce que toute la science ethnologique enseigne que chaque « culture » a son propre système classificatoire – profession de foi dont je doutais puisque que je trouvais, cela va de soi, le mien plus efficace – mais parce que ces combinaisons étaient relatives puisque fondées sur des analogies superficielles et qualitatives. Loin de moi l’idée de déprécier l’effort de classification de mes interlocuteurs car j’y voyais le même état d’esprit qu’un Léonard de Vinci voulant fabriquer des avions ou des submersibles. Dans les deux cas, le système est analogique, sensitif, poétique. 

Alors que beaucoup à Kilwa ne veulent pas croire à la version officielle de l’histoire de l’archipel, pensant notamment que le Fort Guereza fut construit par les Djinns du Roi Salomon, ces quelques photos et les commentaires que j’en faisais devant mes hôtes tout ébahis par tant de beautés, alimentèrent pendant quelques jours de nombreuses conversations. Non sans peine, je pris le temps d’expliquer que chaque partie architecturale avait sa terminologie – car je savais que ma baraza accueillait un expert réputé dans toute la région pour ses habiletés dans le domaine de la construction – et je me trouvais souvent dans l’impossibilité de répondre à toutes les questions qu’on me posait, notamment lorsqu’il s’agissait de discuter de la qualité des mortiers, de l’origine des matériaux ou de la nature de l’outillage utilisé. A ceux qui me disaient que l’art français semblait somptueux, je m’empressais de répondre qu’il n’y avait pas d’art français, que selon les époques nous avions emprunté et transposé mille motifs architecturaux des uns et des autres – de la Syrie et de l’Arménie, du Japon et de la Chine. Je voulais leur faire comprendre que dans ce domaine, nous autres Français, nous étions des barbares. J’obtenais ainsi un chassé-croisé de remarques et d’indignations fébriles : tout le monde était d’accord pour dire que la belle Kilwa ne valait vraiment pas le détour.

D’autres, plus subtilement, se demandaient pourquoi des formes issues des anciens monuments jonchant l’île, rien n’était passé dans les maîtrises locales. En effet, rien de l’habitat régional n’est, de nos jours, redevable de cette architecture. Pourquoi l’arc, la voûte, le berceau, la coupole – qui sont des éléments transportés par les dynasties arabes venues s’installer sur la côte africaine – ne sont-ils pas devenus les éléments d’une architecture locale ? Pourquoi l’universel n’a-t-il pas pris dans ce domaine ? Comment se fait-il que les habitants de Kilwa – qui par ailleurs ont eu l’audace et le génie d’inventer un art oratoire capable d’unir les hommes au-delà des clivages temporels, de rapprocher des individus que tout sépare pour leur permettre d’habiter à nouveau un monde commun (il faut bien dépasser son quant-à-soi, faire abstraction de ses ridicules, de sa finitude) – ne  soient pas parvenus, dans le domaine architectural, à sortir de la clôture ethnocentrique en adoptant les principaux traits architecturaux des monuments qu’ils fréquentaient certainement ? Cette question restera sans réponse. On susurra, on chuchota, on se récria : la violence des arabes, l’esclavage, la villagisation. Aibu bwana ! 

Par ces quelques commentaires, mes hôtes résumaient ce que bien des habitants de Kisiwani retenaient dans les plis de leur mémoire et qu’ils n’osaient révéler tant était encore prégnante dans leurs esprits la déclaration solennelle de l’Unesco en 1981. Ces vieillards n’étaient pas instruits et avaient ressenti cette reconnaissance internationale comme un démenti à ce qu’ils croyaient être une vérité universelle. Kilwa-en-l’île n’était pour eux qu’un amas de pierres, un ensemble de palais piteux et branlant, si lépreux et si morose qu’il était inconcevable qu’on s’y intéressât. Je retiens ici les mots du vieux Ambe :

« Cet endroit serait si admirable qu’il faudrait le considérer comme une part de l’héritage mondial, alors que les gens qui viennent ici, à pied pour la plupart, ont peine à s’y promener de peur d’être mordus par un serpent ou d’être éraflés par des épines, et Dieu sait s’il y en a ! Et on parle de patrimoine mondial ! Quelle foutaise ! Il faut croire que le monde est trop pauvre pour s’occuper de cette île... Comment peut-on la laisser dans un tel état de saleté ? Cette crasse immonde, il faudrait la classer au patrimoine mondial, bien de l’humanité ? On se moque de nous... Quelle honte ! Ce mot est lourd de sens, on ne peut pas l’utiliser n’importe comment ! Patrimoine... Ici ça pue la misère humaine, tout est délabré... et regarde ces panneaux d’information qu’on nous a mis, qu’est-ce que ça veut dire ? Quelques panneaux et ça suffirait pour mettre en valeur notre île ? Nous ne sommes pas dupes car de l’argent, il y en a... mais tout est mangé, au District... et on s’étonne qu’il y ait des gens là-bas qui se soient enrichis ! Tu as vu les maisons que certains se sont construites ? Nous autres africains, nous avons pris les commandes du pays, c’est certain, mais avec quelle arrogance nous gouvernons ! Nous sommes faibles, envieux, gourmands... Nos dirigeants ont tous les droits et ils en profitent ! Mais qu’ils sachent que le jour du Jugement dernier les attend, ils seront jugés pour tout ce qu’ils auront fait sur terre, Dieu est tout puissant... »

Eh bien non, les insulaires n’y comprenaient rien, il fallait les éduquer et leur expliquer pourquoi le cadre de vie qui était le leur depuis des siècles méritait une telle manifestation d’admiration béate. La définition qu’ils avaient de la notion de patrimoine, urithi, n’était pas la bonne. Elle ressemblait étrangement à celle du dictionnaire de l’Académie française de 1694 : « Le bien qui vient du père et de la mère, qu'on a hérité de son père et de sa mère ». Il fallait l’amender et la mettre au goût du jour. Archéologues, architectes et anthropologues allaient se charger de tout réviser avec eux car il y avait urgence : beaucoup, n’ayant qu’une définition locale (académique ?) de cette notion, continuaient de faire de la chaux dans l’enceinte des vieux monuments. Car ces vestiges ne recueillent pas toujours les suffrages des autorités locales : dans la région de Pande (en face des îles, sur le continent), c’est le site de Kuwea qui a été récemment réquisitionné pour construire l’école secondaire du chef-lieu. Il était donc impératif de neutraliser les quelques irréductibles qui se rendaient sur la tombe de leurs ancêtres pour brûler et offrir, pratiquer vénéfices et sacrifices sanglants, se protéger des incubes et des succubes ou élever des djinns dans de vieilles bouteilles. Popo bawa na Biti Makiniki bwana ! Aucune idée plus familière et plus essentielle à l’esprit des insulaires que celle de ce parallélisme organique entre la terre et le sang, la langue locale et la naissance dans une lignée. Les almanachs anciens (miongo) en avaient fixé la belle ordonnance : rites de fécondité de la terre mkuta, procession autour du village (zinguo)pèlerinage sur les mizimu. Inatuhusu  – qu’en français épuré et léché on serait tenté de traduire par l’expression falote « nous sommes concernés » – est l’euphémisme utilisé pour éconduire ceux qui veulent se mêler de ce qui ne les regarde pas, c’est-à-dire de l’origine et de la race ; en d’autres termes, du patrimoine, c’est-à-dire de la vie et de la mort. De nombreuses tombes – que les étrangers ne verront pas – recèlent encore le sang des ancêtres. 

On voit d’emblée ce que ce tropisme primitif a de pervers pour un expert : il ne prend pas en compte l’humanité, celle qui est contenue dans tous les dictionnaires modernes depuis Littré (exemple parmi tant d’autres, celui tiré du Trésor de la Langue française (1972-1994) : « ce qui est transmis à une personne ou à une collectivité, par les ancêtres ou les générations précédentes, et qui est considéré comme un héritage commun »). Pour classer le site, il fallait donc commencer par déclasser la pensée indigène et rompre la cire conjuratoire répandue dans tous les sanctuaires de l’île. L’inscription au registre des monuments historiques patrimoine-de-l’humanité-tout-entière ne se fit pas sans une relégation du sacrificiel hors des épitaphes de l’Unesco. Les classifications locales n’étaient qu’images primitives et chimères, billevesées et fariboles. Aux oraisons jaculatoires et aux prières vindicatives, les sacrificateurs en peau de chèvre devaient désormais préférer les descriptions fleuries des tutoriels de l’Unesco et de leurs déclarations en forme de bluettes immatérielles. Sake, les tombeaux des quarante Sheikh, Bulazizi, Sheikh Ndembo, n’ont rien de patrimoniaux...

Le touriste accostant à Kilwa-en-l’île est invité à suivre un parcours fléché — une fois payés les 50 US dollars pour faire la traversée —, de Houssouni Kouboi à la vieille mosquée, éventuellement en passant par quelques vieilles tombes. D’emblée, s’il est amateur d’art, il ne manquera pas de ressentir ce que Maurice Barrès éprouva devant l’Acropole saccagée par les archéologues, se plaignant de ce « tas de cailloux », ou encore de la déception de Stendhal à Moscou où il ne rencontre que soudards et butors (Kilwa-en-l’île a les siens !), ou enfin de Henri Michaux au Japon – dans la première mouture de son récit, avant l’épuration définitive, celle de l’édition qu’il conviendra désormais d’appeler ‘revue et corrigée’ – où les hommes ont « l’air de tout petits employés sans avenir, de caporaux, tous en sous-ordres, etc ». Kilwa aussi possède ses propres fadeurs, ses imbéciles, sa crasse et ses vieilles masures.

Il suffit de se rendre à Makutani. Ce « grand mur » porte bien son nom : ses renforts épais, écrasés par les morsures du temps, poussent le soupir d'un conquérant déchu. Tout ici est contrefort, murs de refend, piles, colonnes, supports massifs qui obstruent la clarté. Soulages a beau dire que la nuit n'est pas impitoyable, que la lumière résiste, ici ces ruines, aux fûts trapus et souffrants, portent des trompes à l'inclinaison chagrine, avares de lumière, comme pour exprimer la résignation. Nulle architecture ne sait mieux exprimer la sensation du colossal. La voûte, pratique persane, n'a pas pris la perfection du cylindre et de la sphère orientale. Faut-il s'en étonner ? Ici les sultans n'auront jamais la puissance de Baybars Premier (premier sultan mamelouk qui unifie l'Egypte et la Syrie, conquiert l'Arabie). La maçonnerie est des plus simples, les formes n'ont pas la pureté des décors Ayyoubides. Point d'arc à voussures, de voûte à stalactites. Des Persans, l'architecture ne retient que le plan de la madrasa avec ses grands iwans. 

Poussez vos pas vers la Grande Mosquée. On aurait aimé y trouver dans le mihrab ces incrustations de mosaïques polychromes de nacre et d'argent ; on se plait à rêver un monde de soieries et de damas, de belles houris déambulant dans la pénombre de galeries à moucharabieh, de fontaines à l’eau fraîche. En vain, car Kilwa n'est pas le palais de l'émir Beshtak (1334). On n'y accueille pas ses convives dans des lits de banquets, savamment disposés dans des salles d'apparat, avec bassins où flottent des pétales de rose. Dans cette région de l’Afrique, le contact des civilisations n'a pas permis l'émergence d'un art métissé comme ce fut le cas du style mudéjar à Tolède ou Cordoue. Le XVe à Kilwa ne fut pas l'âge des sommes, des encyclopédies, de la libre pensée. Où sont les hommes universels ? Alberti, Della Casa et Castiglione auraient pu être swahili mais ils n’étaient pas de Kilwa. Dans cet archipel, nous avons gardé la carcasse de l'ouvrage mais nous avons perdu la formule décorative. On pourrait dire avec Chateaubriand, « le silence de la servitude régnait sur les monuments détruits ».

Un monument ne peut être apprécié à la lumière de sa seule formule ornementale (on connaît la vieille querelle architecturale entre les ‘décorateurs’ et les ‘bâtisseurs’). C’est là une des dimensions d’un système architectural. Abstraction faite du décor, nous sommes tentés d’interroger la logique profonde de ces ruines. Pouvons-nous encore y déceler une mathématique inspirée ? Y a-t-il une unité d’ensemble – discernable dans la liaison des organes, l’utilité de chaque membre, un équilibre dynamique (ou statique), un jeu de forces sous-jacent – nous permettant d’affirmer que Kilwa-en-l’île peut être considéré comme un lieu de vénération, une des plus belles choses sorties de la main de l’homme, autrement dit un joyau du patrimoine de l’humanité ? Même Mérimée eût été fâché qu’on lui imputât la responsabilité d’un tel geste car son époque n’était pas encore relativiste et nihiliste. Depuis ce XIXe siècle romantique, nous avons appris à dénombrer, répertorier et classer. Comme Bécassine, nous ne savons plus juger. Pourtant, Kilwa éveille notre attention. L’archipel était en effet réputé avant que l’Unesco et les savants ne s’en mêlent. Le nom est dans la mémoire des Européens. Les plus illustres d'entre eux l'ont évoqué : Camoens, Milton. Que reste-t-il de cet imaginaire ?

Qu'on n'aille pas s'imaginer que les architectes qui lancèrent ces imposants palais fortifiés avaient l'intention de clamer leur superbe du haut de minarets sertis de zelliges et de croissants dorés ou d'étaler leur gloriole à la face d'un monde qu'ils désiraient conquérir par le faste et l'épée. Aucun rayonnement spirituel au delà du marigot vicinal ou du bois sacré des ancêtres décharnés. La vieille mosquée de Malindi, qui n’en finit pas d’offrir ses flancs aux flots tapageurs de l’océan Indien, gesticule encore, mais pour combien de temps ? Il faut de l’imagination pour se souvenir du mouvement d'affaires, du trafic d'or et de peaux noires que valut à cet archipel la conquête d'un continent que l'Europe ne convoitait pas encore. Pour beaucoup, Kilwa ne pèse guère plus que Gorée au Sénégal. Sa réputation de quai d'embarquement pour les îles Bourbons pourrait alimenter l'idéologie de la repentance qui souffle de nos jours en Occident. Mais à l'époque, quel triomphe ! On imagine ce galion portugais, en 1505, se lancer à l'assaut de l'île comme Godefroy de Bouillon de Jérusalem ou comme Achille débarquant dans la plaine d'Argos pour écraser les Troyens. Alors il n’est pas étonnant que ces lieux – ces hauts lieux depuis que l’Unesco en a fait un des fleurons de l’humanité tout entière —longtemps marqués par la réclusion et la séquestration, soient aussi constitués de paysages urbains empreints de civilisation. Kilwa est une ville ancienne, dont il ne reste pas grand chose, mais qui s’ouvre sur un arrière-pays humanisé. Si la mer fut longtemps un comptoir où les hommes étaient enchaînés et embarqués vers d’autres horizons, elle devient de nos jours un cul-de-sac où seuls quelques « backpackers » viennent faire relâche avant de poursuivre leur errance vers le sud. Après l’esclavage, le tourisme durable ? 

Les manuels et les notules électroniques le ressassent : les invasions et les convoitises étrangères à Kilwa ont ruiné la cité. C’est oublier qu’elles ont également provoqué un appel d'air, une percée dans un continent replié sur lui-même, casanier où chacun demeurait claquemuré chez soi. Cette cité marchande a mis ce continent en route. Certes, la déroute qui en découla l'a divisé. Le dos courbé, l'échine brisée, la volonté entravée, le nègre des hautes terres, fourbu après un long périple, découvre l'océan et passe tête basse sous la voussure des demeures princières. Paradoxalement, les fers l'ont sorti de son engourdissement. Lorsqu'un navire – La Samaritaine ! – surgira sur la ligne d'horizon de la mer, ce Gaspard du pays des Zanj s'en ira, le cœur serré et la chaîne aux pieds, pour devenir l'avide laboureur des îles à sucre. Pour ceux qui sont restés, le salut ne pouvait être dans le retour. Las d'encaisser la chicote, ils ripostent, résistent puis se convertissent au Dieu universel. L'islam est devenu un joug et un étendard, l'école coranique leur seul horizon lettré. N'ayons pas peur de le dire : l'écrit a introduit un certain sentimentalisme, une propagande doctrinale, une technique notariale (la jurisprudence procédurière des kadhi) et marchande. L'écrit n'a jamais été, comme dans les plus grandes civilisations (l'Europe, le Moyen-Orient, l'Extrême-Orient) un moyen, mais un maître. Rien du patrimoine littéraire de la région n’est redevable de ce contact avec la langue arabe. Les joyaux de littérature locale ont été composés en swahili : poésie orale, joutes oratoires et contes...

On ne saurait dire à quel point cette ancienne Afrique est présente dans l’encoignure de ces bâtiments effondrés. Elle l’est presque par défaut, in abstentia.  La vieille mosquée a beau être fille du monde arabe ou persan, elle n’est nullement bourgeoise, issue des médinas du Moyen-Orient ; la brousse n’est jamais très loin. En quelques pas, nous voilà empêtrés dans le dédale des palétuviers. Aux portes de Makutani, les hommes ont battu l’écorce rouge du Brugiera gymnorrhiza, à l’endroit où s’emmanche l’îlot de Kisukitini. N’est-ce pas sur ces bas-fonds que les arabes ont largué de larges coffres de cuirs avant de quitter définitivement cette île maudite ? Dans la petite dépression inondée de Sanga, manguiers et corossoliers ont survécu à la disparition du village primitif de l’île. Les noms de Ruvula, Kiramba, Mserewanya, Nguruni disent encore aujourd’hui les limites champêtres d’une cité à dimension d’un gros village continental. A l’orée du complexe d’Houssouni – le visiteur aura quelques difficultés à y reconnaître les signes d’une architecture palatine ! – la brousse épaisse commence tout de suite. On y suce des fruits sauvages d’une douceur qui n’a rien à envier à la poire de nos régions européennes : kitoe et usofu. La vieille ville de Kiloa n’était probablement qu’un îlot au milieu des baobabs. Et quand siffle la mousson du sud, que les horizons se ferment autour des maisons et que l’homme campe dans ses parcelles pour chasser singes et phacochères, que reste-t-il des vieux réflexes citadins ? Tandis que sévissent les premiers frimas de juin, le paysan n’attend pas le crépuscule pour faire une flambée de bourrées dans sa hutte, recroquevillé devant l’âtre pour se réchauffer. 

Le voyageur, l’aventurier, le touriste s’étonneront, au vu de ces chétives architectures sans réel attrait, que l’Unesco s’affaire à la réfection et la restauration de ce qui peut paraître comme un amas de vestiges. L’intérêt archéologique est intact, c’est certain, mais rien de la beauté première de cette architecture civile n’est resté en l’état. Et lorsqu’on réalise, après avoir déambulé dans les îles, qu’on pourrait, quelques mois à peine après l’intervention des experts, reprendre les travaux, on se dit qu’on a porté l’eau à la mer. Faut-il encore défrayer pléthore d’experts pour badigeonner ce qui reste d’un passé qui fut prestigieux, certes, mais dont je ne crois pas inutile de rappeler qu’il ne reste plus rien ? Il ne s’agit pas de polémiquer pour le plaisir de le faire car pour moi, l’intérêt de l’archipel est ailleurs, dans son patrimoine vivant. Notre époque de presse, d’hyperactivité éphémère, de voyage marchand et d’excès festifs en tout genre se hâte de tout relativiser, au risque de sacrifier sur le lit de Procuste le jugement et le bon sens. Les absolus n’ont plus bonne réputation. A l’instar de ce qui est transcendant, l’invisible est peu rentable. Un palais effondré se voit mieux qu’un rituel d’affliction, une séance de contage ou une joute poétique. L’architecture, tout comme l’art et la poésie, souffre de notre époque positiviste. Rares sont ceux qui de nos jours trouveront spécieuse et filandreuse l’idée qu’il faille passer toute production humaine par le fil de la science. Claudel aurait vilipendé l’imposture scientiste de notre époque – on se souvient de son fameux « Et Renan régnait ! » – à propos de problématiques que rien ne justifie d’aborder sous un angle savant. L’art fait appel au jugement de goût qui, par définition, ne peut se passer d’un regard sensible. Pour beaucoup – encore bercés par les illusions dogmatiques du grand Tout scientifique – ce prisme optique est d’emblée inacceptable car considéré comme ethnocentrique. C’est oublier que l’art n’a pas de patrie – ni fief ni subvention – qu’il est échange, dialogue et dépassement de soi. A Kilwa, ce dialogue n’a pas eu lieu : l’expertise institutionnelle s’est saisie du dossier et a décidé en haut lieu que l’archipel devait avoir une quelconque valeur. Laquelle ? On ne le sait pas encore. Le saura-t-on jamais ?




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Hakuna maoni:

Chapisha Maoni