20/12/2012

Léopold Sédar Senghor



Préface au livre de Baidy Dioum, La trajectoire de Léopold Sédar Senghor, L'Harmattan, 2010.

Yémen ! Je me rappelle cette matinée passée avec Baidy dans l’antichambre du rectorat de l’université de Sanaa où nous enseignions l’un et l’autre. Nous voulions rencontrer le Recteur, c’était important mais nous savions que notre démarche était sujette à bien des inconvénients. Aucun rendez-vous n’avait été pris, le bureau était vide et nous étions à la veille d’un long week-end. Conscients d’être tributaires des coutumes du pays où nous vivions, il nous fallut patienter, patienter encore, avant qu’un secrétaire interposât ses bons offices en notre faveur.

Alors que nous étions confortablement carrés dans le salon de ce petit bureau, l’attente aurait pu nous sembler interminable si, à l’instar du voyageur de La Fontaine, nous ne nous étions munis contre les mauvais temps. Baidy ce jour-là, convoqua les violons de Verlaine et les fit chanter. Nous étions peut-être prisonniers dans cette enceinte rectorale mais nous étions libres, libres de faire la nique aux absents, libres de tout accaparement et de toute passivité. J’écoutai Baidy réciter ce poème merveilleux et lui donnai en retour celui que j’aimais plus que tout :

« voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,
Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous,
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches,
Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux... ».

Le rendez-vous procédurier laissait la place au « rendez-vous du donner et du recevoir ». Don de soi, de l’amitié et du rapprochement des êtres, quelles que soient leurs origines.

Senghor eut apprécié ce petit colloque singulier dans un monde que tout lyrisme semble aujourd’hui avoir déserté. La poésie était pour lui liberté et c’est à ce titre qu’il convient de la célébrer. Liberté de ne pas être de son temps, de rompre avec l’actualité la plus aliénante, et de disposer de ce que l’on subit. Liberté de ne pas souffrir ses propres inclinations ni celles des autres. Soucieux de respecter cette exigence primordiale, Baidy Dioum ne se livre pas ici à une herméneutique de l’œuvre senghorien. Il ne cherche pas à nous donner la clef d’accès, le code ou la formule pour comprendre ce qui doit rester dans une zone d’ombre, une ambivalence. On ne descend pas dans les entrailles d’un poète aussi mutiné que Senghor et qui a, toute sa vie durant, lutté contre tous les démons. Soyons reconnaissants de l’auteur de nous rappeler que la poésie est un art suprême et qu’à ce titre, il est impossible d’en forcer le secret. C’est parce qu’elle est anachronique et inactuelle que la poésie nous donne à sentir notre monde et qu’elle éveille en nous un désir. Senghor n’eut de cesse d’insister sur ce fait. Il y voyait un aspect essentiel de la négritude : intuition plutôt que raison.

Lire la poésie de ce grand poète n’est pas facile. Il convient d’abord de se désencombrer d’une conception un peu potache de la poésie. Une tradition scolaire nous a habitué à y voir un lyrisme un peu désuet, composé d’images falotes, de sentiments douceâtres ou d’allégories grandioses ; égrener la note vague, l’évocation nébuleuse, le pianissimo émotif, comme s’il suffisait de se frapper le cœur pour faire jaillir le chant des Muses. La poésie de Senghor n’est rien de tout cela. Ce qui la caractérise c’est le combat pugnace, le potlatch de mots, l’agôn du guerrier qui martèle le sol de sa lance. Elle n'est pas, comme la poésie de Mallarmé ou de Rimbaud, une propédeutique à l'incrédulité (se déprendre de la croyance du sens), elle n’est pas non plus évocation d’un monde perdu (la mélancolie de René) mais rétablissement des mythes fondateurs. Elle nous dit que nous avons perdu ce que nous n’avons jamais possédé et nous donne à voir ce que nous n’avons jamais entraperçu. La parole ordinaire est naturellement empêchée : il lui fallait une préface, c’est-à-dire une incantation, une épiphanie.

Chez Senghor, tout est cadencé et sous tension. Tout se passe comme si son œuvre s’était nourri d’une cadence plagale, d’un rythme qui retarde la résolution pour la laisser se gonfler des notes sensibles qui, à la faveur d’un mouvement mélodique d’attraction, aboutiront à la tonique finale. A la tension succède la détente. Musicale, sa poésie procède à des renversements et des dissonances qui éveillent notre attention et nous tirent de notre léthargie en brisant les conventions du langage ordinaire ; elle disqualifie notre conception irréfléchie du langage et, en se jouant de nos attentes, nous désaccoutume. Avec Senghor, nous évaguons comme des convulsionnaires dans le bois des djinns, comme si nous venions de participer à un rite de désenvoûtement du sens du monde. Flânerie active dans le marigot des signes, la poésie est, dans le monde de Senghor, une transe, une activité transformante. L’opéra brousse du Nègre.

Toute œuvre lyrique, fût-elle jouée à l’ombre des caïcédrats et des jacarandas, gronde d’une tragédie qui sourd. Senghor aimait son pays. Soucieux de réhabiliter l’image des sociétés africaines alors dépréciées et méprisées, il lui fallut trouver des armes. C’est paradoxalement l’ethnologie française qui lui donnera l’impulsion première. Pour Delafosse et Rivet, deux ethnologues que Senghor admirait, le ressenti, la sensation, l’instinct et l’intuition font encore partie de la saisie ethnographique. Lorsque Delafosse s’intéresse à l’âme nègre, il ne pense pas seulement aux Dogon ou aux Malinke, irrémédiablement courbés dans la glèbe, à retourner la terre de leurs ancêtres, brûlant sacrifices et versant libations amères pour faire advenir l’improbable réussite. Il sent qu’il y a aussi, derrière le nègre initié, enraciné et ancré dans sa lignée d’ancêtres, un honnête homme, un être d’esprit, un poète capable de « recréer le monde et l’univers, plus vastes, plus complexes, plus vivants ».

Les temps modernes ont changé la visée de l’ethnologie. Alors que Delafosse et Rivet ont permis à Senghor d’établir, dans l’opinion européenne, l’idée d’une dignité et d’un éclat des civilisations africaines, l’ethnologie moderne a définitivement rompu avec cette exigence universaliste qui enchantait le jeune poète : non pas seulement faire reconnaître l’authenticité des sociétés africaines, mais aussi en finir avec la clôture ethnocentrique, s’arracher à la barbarie toujours menaçante, sortir de soi-même pour s’élancer (s’élever aurait dit Baudelaire) vers cet idéal civilisationnel par rapport auquel l’homme est toujours en défaut. A force de définir l’homme par ce qu’il fait et ce qu’il construit ou de le réduire à des mécanismes, l’ethnologie moderne a rompu avec toute une tradition de pensée inaugurée par ces premiers ethnologues qui considéraient qu’une étude de l’homme en général est possible. Delafosse nous livrait une expérience directe qui était d’abord compte-rendu d’un rapport avec l’autre.

C’est parce qu’elle n’était que cela que cette ethnologie balbutiante avait fasciné Senghor et dans laquelle il perçut toute la générosité d’une science alors humaniste. Il y ajouta son regard d’esthète car il savait qu’en l’absence de rythme, d’art et de beauté, l’homme est livré à sa propre expérience, incapable de disposer de ses héritages pour échapper à sa condition. Senghor, lui, a su s’affranchir de ses propres appartenances pour aller au delà de sa finitude. Il lui fallut surmonter le doute, celui qui veut nous faire croire qu’une société peut se contenter d’être une enclave, un huis clos, un enfermement. Il avait compris que Delafosse était nourri de belles-lettres avant d’être un savant et que c’est ce regard sensible et intuitif qui permit à cet amoureux de l’Afrique d’en cerner l’esprit et l’âme.

Au contact du colon, de ses injustices et de sa cruauté, Senghor aurait pu s’échauffer, trépigner et hurler avec les lions. Conscient des limites du discours anti-colonialiste, il est revenu à la poésie, qui est elle aussi belligérance, mais belligérance orphique, descente en soi-même, plongée dans la subjectivité, lutte avec ses propres démons. Choisir la voix poétique, c’est sortir de la caverne de Platon, en finir avec les parois du préjugé, briser les entropies qui aimantent l’imagination et courir le monde comme Ulysse au risque de se perdre dans une errance interminable. Hors du temps qui nous presse, inaccessible aux modes qui passent, réfractaire à toutes les formes de pouvoir, la poésie est déceptive, arrachement et émancipation. Après vingt ans de long périple, Ulysse revient à Ithaque mais y trouve les prétendants. Il doit les éliminer et amender l’organisation du foyer. Le terroir natal ne sera plus le même. Senghor sera patient lui aussi et aura, à l’issue de l’épisode européen, cette phrase jubilatoire : « dans les décombres de la colonisation, nous avons trouvé un outil merveilleux, la langue française ». Le voyage universel a été détour et égarement mais il a permis au poète de se découvrir « soi-même comme un autre ».

Les propriétés fondamentales de la poésie senghorienne ne pouvaient que la rendre perméable à la problématique universaliste. L’esprit de la grande poésie est de durer. Seul ce qui dure peut unir les hommes au-delà des clivages temporels, sociaux et même psychologiques. La poésie est, en effet, ce qui permet à des êtres que tout peut séparer, d’habiter un monde commun. Poète de l’universel et du métissage, Senghor avait le goût des rapprochements. Parmi ses nombreuses lectures, il aimait à citer le travail critique de Thierry Maulnier. Il avait senti chez ce grand penseur français  un goût assuré et délicat pour la grande poésie humaniste de la Renaissance. Lorsque son Introduction à la poésie française est publiée en 1939, c’est un coup d’éclat dans le ciel de la critique poétique. Maulnier écorche la poésie romantique pour atteindre indirectement l’idéologie du Volksgeist. Et Maulnier de marquer sa différence : il ne peut y avoir de poésie française – et Senghor n’écrit pas de poésie africaine – quand la poésie s’affirme dans la transmission de ce qu’elle reçoit des autres. Et c’est ici qu’il faut risquer une analyse que nos temps relativistes affectent de censurer : la poésie demeure une des plus hautes manifestations de l’esprit humain. C’est le plaisir aristocratique, élitaire de celui qui conquiert sa liberté car la poésie n’est pas primordiale comme peuvent l’être le conte populaire, le proverbe ou l’épopée, mais elle se révèle secondaire, décalée, différée, faisant son miel des apports extérieurs. L’universalité de l’âme nègre se reconnaît dans ce qu’elle doit aux autres, elle sait ce qu’elle doit au colon, car dans cette reconnaissance, c’est le colon qui se pigmente.

Senghor savait que la question de l’universel était à concevoir comme un moment de déséquilibre provisoire, induit par une dysharmonie fondatrice, celle des limites de la condition humaine. Dans notre Ithaque, notre petit Liré, notre Lac, notre Cimetière marin ou sur notre Pont Mirabeau, nous sommes à l’abri mais à l’étroit ; il nous faut notre Troie, nos belles querelles, nos sublimes disputes : anciens et modernes s’étriperont, Hernani livrera la bataille, Léon Bloy éreintera la pensée de Huysmans, Senghor « chante après la vaillance, panachée au cœur du combat ». Pour notre salut et notre élévation, nous avons besoin de porter notre humaine condition au delà de notre humus, mais sans en oublier la mère patrie, le village natal, le Royaume d’Enfance. Pour se rassembler, Senghor dut quitter Joal, et se rendre en Europe. Mais les années qui suivront seront celles du doute et d’un certain rejet de l’héritage européen, le temps de la lutte anti-coloniale. Sa poésie s’en ressent. Elle se fait crispation.

Ce moment de la trajectoire senghorienne sera bref et malgré sa constante référence à la terre natale, au village mitan, à la parcelle ombilicale, son œuvre restera définitivement marqué par le détour. Certainement par goût du déséquilibre, de la chute (cadence en latin) et de l’exil actif, il s’est dispersé et enrichi. L’universalité du poète est un mouvement, un parcours incertain, un inconfort. Senghor a livré le combat ; il a rencontré son Cyclope, ses propres Sirènes, ses monstres marins et ses chevaux cannibales.

« Donnez-moi votre foi vos forces, pour qu’au milieu des dragons, je prévaille contre mes peurs
En quoi réside le courage 
Qu’au milieu des périls je tienne ferme, et fidèle comme l’écorce au tronc »

Il fut, à l’instar de Gulliver, désavoué par la Reine de Lilliput. Il a, comme Shéhérazade, reconduit tous les jours le pacte de la parole en scellant un serment. A chaque fois, son périple, son détour et son retour ont été pour lui plus qu’improbables car plonger dans l’universel, c’est accepter de prendre des risques. La leçon des anciens est éclatante de vérité : Penthée est déchiqueté par les Bacchantes, les prétendants sont transpercés à Ithaque, Oedipe tue son père et épouse sa mère. Autrement dit, s’il faut savoir se défaire d’une partie de ce qui nous habite pour mieux affronter le désordre du monde, il faut s’en donner les moyens. Le mètre, le rythme, la parole stéréotypée du mythe sont, chez Senghor, le levain qui permet de retrouver une assise après la perte nécessaire. Senghor, pour renouer avec la permanente présence a choisi la poésie. Mais une poésie charnue, trempée dans la terre nourricière de ses ancêtres, féconde parce que lourde de « lait noir ».


S’ouvrir aux autres est un combat et une ascèse. Il faut la pugnacité du poète pour y parvenir, la force et la puissance de l’esprit conquérant, les vertus héroïques de l’homme universel. Senghor a triomphé du colon par les armes de la poésie. La colonisation était conquête territoriale, la poésie conquête de l’humaine condition, celle que nous partageons tous, quels que soient nos particularismes. Dans cette lutte, le risque était grand cependant d’aller de Charybde en Scylla et de se retrouver sur les rivages du Styx. A la déshérence mondialisante et aux facilités d’un métissage qui ne se nourrit plus de rien, faute d’être en prise sur les réalités d’un terroir, Senghor opposait, en homme immensément cultivé, la culture de l’âme cicéronienne. A la tolérance falote d’une certaine idéologie qui a fait le lit du relativisme culturel, du tout culturel, Senghor oppose le désir, l’élan héroïque et une curiosité batailleuse. Sa poésie dessine des proximités, jette des passerelles entre les mondes et explore des voies médianes et fraternelles ; elle est à la fois méditation et oblicité féconde. La lire et la relire nous permet d’intensifier notre relation au monde. C’est le grand mérite de Baidy Dioum que de nous y inviter.

Hakuna maoni:

Chapisha Maoni