16/10/2015

Misères et splendeurs de la France à Kilwa

Pourquoi la France dépense-t-elle tant d’argent pour promouvoir Kilwa, site classé au patrimoine mondial de l’Unesco, et pourtant si peu touristique ? Ou comment tromper les habitants de la région en leur faisant miroiter un développement prétendument durable.



Kilwa est à l’encan. Les premiers experts envoyés par l’Unesco il y a quelques années pour nettoyer les ruines de Kilwa — et accessoirement faire un « inventaire » de son patrimoine « immatériel » — avaient pour mission de lustrer le « produit » pour attirer le chaland — le touriste —, qui n’est jamais venu. Le prix de réserve n’ayant pas été atteint — à peine 500 touristes l’année dernière — c’est maintenant à l’expertise commerciale de rendre son verdict et d’infiltrer l’opinion. Dans le jargon des commissaires priseurs, cette opération est une vente à la bougie. C’est peu dire en effet, car c’est avec des bouts de chandelle que d’autres experts français — de l’association CRAterre — ont tout récemment, truelle et calculette à la main, construit ce qui devait être au départ un musée et qui est devenu un bureau de racolage, autrement dit la guichetterie qui vous indiquera, moyennant paiement, un guide pour circuler dans la région. Ce n’est pas une boutade, la « case » banda (une vingtaine de m2) est sur la place du marché à Masoko, entre la boutique d’Hamisi mon vendeur de poissons séchés et celle de Sudi mon légumier. L’enchère ne s’est pas faite sous pli cacheté — une bagatelle de 200 000 euros que l’Union européenne, via la France et son système de jumelage, a déboursé pour financer le projet. C’est peu de choses en effet, comparé au plus de 600 000 euros de la première mission. Aux mauvais esprits qui diraient que l’ardoise est astronomique, il faut savoir que les Rochefortais, qui ont contribué à hauteur de 20 000 euros, ont payé la facture sans sourciller, comme d’autres ont craché au bassinet, il n’y a pas si longtemps, pour l'achat de deux millions de doses de vaccins contre la grippe aviaire.

Kilwa est désormais nantie d’un joli magazine de photos, que sa préfacière ose appeler « rapport ». Aucun texte n’y figure pourtant, aucune réflexion, aucune analyse. Il est vrai qu’en Tanzanie, on ne lit pas et les touristes, qui pour la plupart ont grandi dans un environnement dysneylandisé, se fichent pas mal qu’il existe encore un « ailleurs ». Cette brochure est aussi pour eux ; je dirais même qu’on y trouve comme un message, une vision nouvelle de l’homme pressé qui ne veut pas tomber dans les illusions du tourisme de masse. L’anachronisme iconique est en effet un milieu de rêve pour ce born again du voyage qu’on attend à Kilwa et qui se croit sauvé de la trivialité touristique. Car ce n’est pas Kilwa telle qu’elle est ou telle qu’elle devrait être qu’on y voit, mais Kilwa telle qu’on la vante. Une belle réclame de chambre noire en définitive. Kilwa enfin artificialisée, non pas authentifiée, telle que la région était avant le tourisme. Ouvrez le catalogue, vous y admirerez des choses telles qu’elles n’existent plus du fait de la présence du touriste ! Une seule envie en effet, y aller pour trouver dans ce voyage une occasion prestigieuse de se nier soi-même. Vous voyez, entendra-t-on alors, moi je ne suis pas touriste ! Le réel est enfin passé du côté de la fiction, les ruines de Kilwa, ses plages et ses paysages deviennent des espaces de jeux. On y fait du vélo, de la grimpette dans ses grottes, des roulades dans le sable. On ne sort jamais sans sa boite de capote, tout le monde s’y dépasse et se lève pour Danone.

La question que se sont posée les experts de ce projet est d’ordre touristivore. Comment en effet faire venir des touristes sur des monuments effondrés, encore classés comme haut-lieu de l’histoire régionale par quelques universitaires rétrogrades ? Venir à Kilwa pour voir quelques vieilles pierres est encore une démarche par trop « empruntée », « cultivée », c’est-à-dire réac. Il fallait battre le pavé et faire du racolage. Car à Kilwa, il n’y a pas encore de jet ski, de campings, d’autoroutes, de supermarchés, de pénétrantes, de hangars et d’entrepôts, de parkings et de lignes à haute tension, c’est-à-dire de ces installations de loisir qui font la grandeur de la France. C’est sur l’opinion qu’il fallait donc agir, vecteur de pénétration du « marché » dans une région où l’Etat tanzanien ne va jamais et que la mise en couveuse sous la botte touristique permettra de blanchir. Tout est cousu de fil blanc en effet, passons le flambeau aux « opérateurs » économiques et que les pauvres hères de Kilwa, qui n’ont jamais été à l’école et qui n’ont jamais reçu la moindre attention de leur gouvernants, entrent dans le sas du tourisme et commencent à rattraper leur retard — aux yeux des « officiels », les habitants de Kilwa sont des arriérés — en imitant ainsi leurs homologues de Zanzibar. On connaît l’argument : les circuits du nord sont saturés, « valorisez » (sic) le sud.

Encore faudrait-il avoir un peu de considération pour ces « arriérés » et cesser de croire que la compassion anti-borderiste, l’hédonisme narcissique, l’amour universel et l’humanitarisme égalitaire, ces avatars de l’idéologie ultra-libérale, pourront tout résoudre. Lors d’un séjour récent dans la région, alors que je reprenais contact avec des amis de Pande, au sud de Songomnara, j’ai été attiré par une dispute opposant deux groupes de jeunes, autour du marché de Malalani. Alors qu’ils s’invectivaient, l’un d’entre eux dit « nitakuyubati ». Et tous ces gaillards de rire à gorge déployée d’avoir prononcé le dernier néologisme à la mode, créé avec le nom d’un Français, un certain Hubert (Yubati en swahili), alors conseiller auprès du département des Antiquités locales, que je ne connais pas. Il est intéressant de noter, pour ceux qui parlent et écrivent en swahili — mais la communauté française en Tanzanie préfère en général la tradition de la distribution post-coloniale de verroterie — que ce type de néologisme est fréquent dans cette langue. Toujours est-il que l’expression « nitaku-yubati » signifierait, selon mes hôtes, « je vais t’entuber », ce qui est assez drôle, surtout pour tous ceux qui se souviennent comme moi de l’expression « ameni-klintoni », maintenant sortie de l’usage, pour dire « elle m’a taillé une pipe », faisant allusion à la fameuse affaire du cigare de Klinton.

Depuis Kilwa, la France est souvent synonyme d’escroquerie.  On se dit que ce n’est pas si grave, que le vent va tourner, que c’est une affaire de mauvaise conjoncture et que Yubati est parti. C’est sans compter sur la presse internationale et sur le qu’en dira-t-on. Car il est de notoriété internationale que la France est un pays effondré. Le constat ne fait aucun doute, il suffit de lire la presse anglo-saxonne, partout c’est la même consternation devant un pays qui ne tient plus. Quand il n’est pas tout simplement ignoré — en Tanzanie, on a un vague souvenir de Zidane —, ce pays est systématiquement moqué pour ses faiblesses, ridiculisé pour son arrogance, nasardé pour sa bêtise. Sa langue se perd, ses lettres ne sont plus enseignées, son école n’est plus qu’une garderie, ses paysages s’enlaidissent, son système de santé un privilège d’octogénaires, ses meilleurs écrivains interdits d’édition ou poursuivis, ses artistes humiliés (Eric Rohmer). Et que dire de sa fonction publique, longtemps considérée comme un modèle du genre dans le monde entier, aujourd’hui gangrenée par la corruption, la cooptation et l’abus de pouvoir ?

Parmi toutes les passions françaises qui font sourire les étrangers, il y a le culte de l’Etat. Dans un pays désaffilié et sorti de toute référence au passé — la race des Seigneurs a été remplacée — l’Etat est devenu une vache sacrée. Votre sexualité en dépend, mais aussi votre (nov)langue. Tous les matins, si vous êtes « résidents » français, vous devez écouter la radio d’Etat ou lire la presse aux ordres pour savoir quel mot est interdit de l’usage courant. Il n’est guère étonnant, dans un pays où tout le monde veut se mettre sous tutelle, que nos petits marquis aient les coudées franches dans tous les domaines : mener un projet fumeux au delà des frontières ou faire abattre des animaux sauvages (bouquetins et loups) sur son territoire de manière illégale, ou encore envoyer par le fond des sous-marins relèvent de la même arrogance. Et lorsqu’il s’agit d’augmenter à l’infini le taux des prélèvements libératoires, ou de planifier l’économie comme en Corée du nord, comment ne pas reconnaître là les tares des pays socialistes ? Mensonges d'Etat visant à masquer la réalité, "pensée" unique, parasitage de la vie publique par toutes sortes d’associations inutiles, volonté prométhéenne de tout bouleverser en permanence, information contrôlée par l'Etat et qui tient de la propagande, infantilisation de tous via l’école égalitaire, politique de l’hébétude, etc. Bref, un Etat objet de culte — la recherche en « sciences humaines », défoncée à l’idéologie, devant les autels de la République (ici, sur ce blogue)— alors qu’il est vidé de sa substance régalienne — la France a-t-elle encore une armée, me demandait récemment un ami ougandais —, aussi bien par le haut (Europe, ONU, multinationales...), que par le bas (collectivités territoriales, groupes de pression plus ou moins mafieux, syndicats, associations racaille, et j'en passe sans doute), qui vend des bouts de sa capitale à des intérêts qataris, qui laisse 600 agriculteurs français se suicider tous les ans, les paysages ruraux dépérir et la lèpre rurbaine gagner, qui laisse la pauvreté s'installer dans le monde rural, qui a abandonné des centaines de quartiers à la loi de la pègre et accessoirement à celle du Coran... Dans ce contexte-là, allez dire aux ronds-de-cuir qui gouvernent les Français qu’à Kilwa, on a besoin d’écoles et d’hôpitaux et non pas des gogos en bermuda qui iront se jeter au bout d’un élastique dans les grottes de Kipatimu !

N.B.: pour ceux qui lisent mal le français (les enfants de la République comme les étrangers), une version traduite de cet article — en anglais et en swahili — est en préparation.


Pour voir (sic) la brochure, pardon le rapport, suivez ce lien (ici). En contrepartie, puisqu’on est dans le domaine de la dictature de l’image, quelques clichés de Kilwa-en-l’île ! A voir également les photos de  quelques maisons de Kisiwani, dans l'article du 13/10, ici. 


   

   


   

   


                                 

Hakuna maoni:

Chapisha Maoni