25/11/2017

Forte con sordina : les convulsionnaires de Pande



« - [...] Je sais qu'on accuse l'Église d'abaisser la raison, mais c'est le contraire qui est vrai. L'Église est seule sur terre à faire de la raison l'instance suprême. L'Église est seule sur terre à affirmer que Dieu lui-même est limité par la raison. »

Gilbert Keith Chesterton (1874 - 1936)


J'avais devant moi une jeune femme d'une beauté rare et vêtue avec goût. Elle portait une robe à fleurs aux reflets nacarat et de ses larges manches sortaient des mains aux longs doigts d'une délicatesse infinie. Comment créature si charmante pouvait-elle administrer des remèdes, désenvoûter, pratiquer l'ordalie et communiquer avec les esprits ? Pour chanter, elle alla se changer. Elle revint ceinte d'un simple pagne, leste, gaie et pimpante, tenant à la main des grenailles et des marimbas ; elle reprit position sur la natte, les jambes déployées devant elle et le dos appuyé sur le bord d'un lit où avait été jeté pêle-mêle tout un bric-à-brac d'objets et d'habits. Les épaules dégagées, lustrées par la sueur qui perlait sur sa peau satinée, elle prit une attitude pleine de coquetterie nonchalante. Ses yeux étincelaient de malice.

A mesure que je la regardais, je me disais que l'exubérance qu'elle ne cessait de manifester devait avoir un sens quelconque. J'avoue que je n'avais plus l'esprit occupé à l'exécution de mon projet, celui d'enregistrer les chants rituels pour lesquels j'étais venu la voir. La salle d'accueil où nous avions formé notre petite assemblée était exiguë ; rien ne filtrait de l'extérieur sinon la lumière diffuse que laissaient passer des persiennes mal fermées, à l'écart du tohu-bohu de la rue et des agitations domestiques. Biti Alei prit le temps de se concentrer, probablement pour évacuer dans un premier temps les dérèglements que ma présence ne manquait pas de susciter. Elle dut sentir mon embarras, et de sa plus belle voix nous fit entendre quelques chants liminaires, puis s’absorba dans ce qui allait devenir un beau désordre. La langueur presque mélancolique de sa voix, la plaintive douceur de certains refrains soulevaient déjà l’enthousiasme de la salle qu’un émoi d’enfant perdu emplissait peu à peu ; des allumettes d’encens se consumaient lentement dans un coin et dehors, des badauds obstruaient la porte pour assister au rituel naissant.

Elle parut sensible au ravissement qui nous avait tous saisi ; Saïd avait perdu son immobilité et reprenait les refrains en dodelinant de la tête. Il était temps. Quelques voisines arrivaient, s’asseyaient le long des murs de la salle, reprenaient les chants. Je sentis que la belle inconnue changeait d'expression selon le progrès de la cérémonie. D'altière et embarrassée qu'elle était d'abord, elle prit peu à peu une attitude plus assurée. Au bout de quelques minutes, ce qui n’était qu’une simple récitation se transforme vite en liesse débordante : les danseurs cabriolent, un batteur saisit les maracas et débite son spécifique, les sonnailles de Biti Alei résonnent, les jeunes gens rient, les jeunes filles babillent, tout le monde va et vient. Je me sentais prêt à renoncer à ces fastidieuses enquêtes et cependant, Saïd, qui m'accompagnait dans ce qui était toujours pour lui une initiation, était déjà fasciné, pour ne pas dire ébloui par les ondulations alanguies de notre guérisseuse. Ce jour-là, je ne ressentis nullement le besoin de lui faire des questions ou de lui demander des explications. Non pas qu'elle eut éludé celles que nous aurions pu lui poser mais un léger sentiment de bonheur s'était emparé de nous au point qu'il nous semblait déplacé d'interrompre cette fantaisie pour revenir dans l'arche du réel. 


Rien de cette scène n’était comparable à ce que j’avais vécu chez Amanzi, où j’avais vu tous ces danseurs serrés au coude à coude, piétiner et gémissant dans cette salle chargée de poussière, de chaleur animale, de senteur de benjoin et de relents de peau moite. Tout m’y était paru comme dans un dessin sans cernes, les couleurs claires des grandes robes blanches des initiées portées comme si elles avaient été marouflées à grands coups de brosses, amples et larges. Les corps en équilibre instable, alliés à l’exiguïté de la pièce, cherchant à puiser dans le sol toute l’énergie des puissances telluriques ; je les voyais poussant des hurlements, grimaçant et suffoquant sans qu’ils n’eussent besoin d’ailleurs d’exaspérer leurs mimiques grotesques pour faire de leurs convulsions un rite pour ethnologue. Et pourtant, qui ne pouvait voir dans ces jeux de jambes ou ces cris rauques un avant-goût des pitreries grand-guignolesques auxquelles nos sociétés avait donné tant de loisir autrefois ? Fallait-il que les initiés adoptent des poses extatiques, amplifiant leur déhanchement, retroussant leur lèvre inférieure pour donner du crédit à leurs épanchements, forçant leurs voix pour se faire entendre dans le tumulte bourdonnant ?

Quelques lampions versaient un jour opaque très particulier sur Amanzi, figure massive qui semblait occuper soudainement tout le centre de la pièce alors que je l’avais trouvée désespérément mince et pâle dans son austère robe noire lorsque je l’avais rencontrée pour la première fois il y a déjà quelques années. A ses côtés gesticulait Bui, guérisseur escogriffe et dégingandé, qu’il m’avait fallu saisir dans la pénombre, alors que la lumière extérieure jetait ses rayons par l’entrebâillement de la porte – tout me donnait l’impression qu’il fallait que je rétablisse mes hôtes dans leur vérité blanche alors que le cadrage que m’imposait la configuration des lieux tronquait les silhouettes, créant une atmosphère oppressante, certes propice à un sursaut extatique mais peu conforme à l’idée que je me faisais de ces fêtes dionysiaques – c’est-à-dire exemptes de toute nature morte. 

Bui, la casquette vissée jusqu’aux sourcils, le visage congestionné et les paupières rougies, le nez penché dans ses bras repliés en équerres et la cigarette aux lèvres ne s’était pas aperçu du mouvement de sidération qui montait progressivement et qui avait déjà emporté sa voisine, une jeune femme que j’avais entraperçue dans un autre rituel sans que j’eusse noté, ce jour-là, toute la frénésie de son comportement. Elle m’avait semblée si furieusement intéressée à la lutte que se livraient deux génies kamanda, qu’elle m’était apparue superbe de maintien et d’allure. Le hasard faisait qu’aujourd’hui je la regardai différemment, peut-être parce que j’avais été sensible, dans le tournis général des rondes en transe, à la beauté brûlante des jets de sang qu’avait fait jaillir, quelques minutes auparavant, Nganju.

En dansant, Nganju projetait sa nuque en arrière comme le font parfois certains aliénés dans nos hôpitaux psychiatriques. Ce sont des vociférations inimaginables, des hurlements et des trépignements incessants. Le front se lève, les traits s’accusent violemment, les chairs vivent et palpitent. Tous les accessoires, cafetière, tasses, bouteilles s’évanouissent ; plus de guérisseuse, de novices, d’initiés poussant des plaintes. Une seule chose, singulière et assourdie, le martèlement que font sur le sol les pieds nus des danseurs, le corps tendu et jeté dans le vide, puis la sensation d’un pâle brûlure qui fait naître, fatalement, le dialogue sauvage, rigide d’horreur sacrée, avec la créature. Ces visages aux reflets amènes se mettent à faire la grimace, ces corps habillés de soleil prennent subitement toutes les inquiétudes, tous les doutes, toutes les austérités de la chair meurtrie par les affres de l’esprit.

Quel spectacle ! On eut dit qu’ils dansaient une mazurka avec des baïonnettes de spahis. L’alternance des cris sourds et des chants faisait de cette danse à tempérament une pamoison que les reins et les ventres amplifiaient languissamment dans un mouvement si brusque et si rapide parfois qu’il ressemblait à un déchaînement de colère. Nganju rompit la cadence, creva les rangs des spectateurs à grands coups d’épaule et entra sur la piste de la manière la plus naturelle, sans appuyer ses gestes à la façon de ces danseurs empruntés, encore imprécis dans leurs déplacements, fit quelques pas de danse avant d’achever sa chorégraphie en se mettant sur la pointe des pieds, figé dans le geste d’un personnage du Caravage, puis regagna sa place dans le cercle.


Amanzi se leva à son tour pour entraîner ses affidés dans la danse, ses pieds et ses vêtements masquaient la silhouette gracile de la femme ; elle semblait flotter sur le sol, définie uniquement par le contour de sa longue robe blanche. La figure délicate des chanteuses qui l’entouraient maintenant se dissolvait dans une forme aux chromatismes insolites – subitement réduite aux seules tonalités carminées – qui se lisait parfaitement dans les genoux pliés, les bustes inclinés, les bras démesurément étirés et ramenés, dans un mouvement de plus en plus scandé vers le sol, vers ce sang qu’il fallait bien boire si l’on voulait s’enivrer « pour ne pas sentir l’horrible fardeau qui brise vos épaules et vous penche vers la terre ».

« La vraie danse vient du corps animé par la respiration. C'est elle qui soulève les bras dans l'amplification du mouvement de la poitrine. C'est elle qui arrache le corps à la terre et le détache du sol. Il faut qu'on la sente constamment, il faut que la respiration remplisse le corps jusqu'au bout des doigts. Le bond n'est qu'une fuite ou un effort » Paul Claudel, Journal, novembre 1920.

La procession de négresses blanches s’avançait irrémédiablement vers le cratère, tendue par une main surréelle sortant d’un lit suspendu, comme s’il eut fallu qu’Amanzi fût sur le piédestal de l’élue, le bras gauche doucement posé sur le côté, le droit comme scellé au calice où les initiées devaient tremper leurs lèvres brûlantes. Aucune bousculade, aucune précipitation ne venait dérégler cette symphonia discors. On attendait son tour, la gorge serrée et la voix tremblante dans l’ombre lustrale. Les ténèbres et l'encens, l'odeur de l'eau de rose et les battements de mains, tout poussait à l’abandon. L’inquiétude se lisait dans les regards. Pourrait-on se mettre en transe lorsque Amanzi présenterait l’horrible breuvage, car c’était à ce prix qu’on réussissait son initiation. On se motivait par des chants qu’il fallait redoubler par des cris perçants comme pour vaincre la peur au ventre ; Nganju semblait vouloir augmenter la tension en caracolant à l’arrière-plan ; les jeunes filles se rapprochaient et se serraient, dans l’atmosphère oppressante dégagée par cet invisible souvent retors.

Ces convulsionnaires exerçaient un art fait de volonté qui, pour s’étaler solennellement, devait prendre son essor au dessus de toute banalité et pousser son oeuvre le plus loin dans des chemins nouveaux, taillé solidement pour se hisser haut dans l’air vibrant des djinns. Quelques novices, assises au fond de la pièce, attendant leur tour, répandaient leurs perplexités, rentraient les épaules et roulaient des yeux interloqués devant cette procession endimanchée qui se réjouissait déjà de boire le sang du sacrifice. On aurait aimé que la déambulation fût plus lente, moins enthousiaste, alors que sonnaient des mélodies aux couleurs riches et qu’éclataient des rythmes résolutifs. le guérisseur ne se tenait pas de proclamer qu’il fallait se présenter avant que la pièce ne flambât d’une aurore neuve. Tout ce petit monde peinait, jacassait, certains la mine béate, d’autres l’oeil rieur, sans oublier l’air convulsif de Nganju, le corps maintenant disloqué et rompu par toutes ces heures de trépignement. Ce danseur robuste et musclé comme un des César du Titien, je le voyais maintenant comme amaigri, famélique et à la merci du moindre tremblement sacré. 

Les trois jours de chants avaient fait cependant leur oeuvre, la fatigue augmentait l’intensité de l’hébétude et la poussée magistrale des premiers jours, l’emportement magnifique des retrouvailles avaient cédé le pas à une atmosphère aux teintes bitumeuses et étouffantes, présageant l’apoplexie finale. Les initiées, en état de grâce, s’accroupissaient devant la guérisseuse assise dans un baldaquin suspendu, flottant dans la pénombre comme une madone de Duccio, puis saisissaient le gobelet rempli de sang. J’eus l’impression qu’elle avait devant elle la Madeleine à genoux, la figure sereine et nimbée, plongée dans un frais paradis, à l’image d’une idole charitable. Les initiées, leur robe uniformément blanche, attendaient comme des servantes au visage lisse et ovale, elles attendaient un signe de leur tutrice et, dans le vacillement des lampes tempête, la procession s’ébranla, les visages se transfigurèrent, caressés par le crépuscule qu’une petite fenêtre tamisait. 

Lorsque le petit groupe évolua en progression hurlante hors des murs, j’eus de la peine à comprendre ce qui se passait, l’agitation étant à son paroxysme, à la limite du débordement incontrôlé, certains avançant en gesticulant le long de la maison, à la manière des processions antiques, d’autres, le regard halluciné me firent penser à ces neuf apôtres agrippés à la nef du Christ sur le lac de Génésareth. Comment ne pas se rappeler de ce tableau magnifique de Delacroix lorsque le peintre, arrivé à Tanger, croise les convulsionnaires Aïssaouas. Écoutons T. Gautier nous dire son émotion devant cette toile :

« Par une des portes de la ville, le cortège hurlant, écumant, trépignant, débouche dans la campagne escorté de dévots en extase devant ces contorsions diaboliques qu’ils croient excités par l’Esprit-Saint, on ne saurait imaginer avec quelle verve, quelle furie et quelle puissance M. Delacroix a mêlé et tordu ces groupes et combien son exécution tumultueuse et farouche donne de la réalité à cette scène étrange comme un rêve, à laquelle nous ne croirions pas si nous n’avions vu à Blidah les cérémonies des Aïssaouas et à Constantinople les exercices des derviches tourneurs ».

Tout le monde était sorti, j’étais seul dans cette grande salle où s’était accomplie cette liturgie d’escarpolette. Il restait dans cette atmosphère pâle et vide un peu d’âme humaine, car je me dis que ces solives, sous lesquelles des heures peut-être d’ennui, de déréliction ou d’épreuves avaient déjà résonné dans la nuit profonde, avaient surpris bien des chuchotements et des exténuations. Lorsque je jetai un oeil à l’extérieur - où l’agitation perdurait sans faiblir – il me sembla que la prairie s’était transformée en un carrousel de ménades graciles car la lumière extérieure avait maintenant rosi. Avec le recul, je les voyais glisser de leurs pieds nus sur la terre crue et faisaient songer, s’il fallait trouver une image, à certaine procession céleste de Burne-Jones.



La nuit avait été vermeille. L’aube perçait à l’horizon. Les initiés étaient recrus de fatigue, sans entrain, semblables à des convives exténués autour d’une table presque débarrassée, le pichet renversé et les serviettes en bouchon. Ils reprenaient leur individualité après un repas frugal et dont l’ivresse avait décuplé l’intensité psychologique, jetant subitement un voile sur la somptuosité de la surface picturale, effaçant le lavis des gesticulations nocturnes, mais faisant déjà écho aux protestations des impétrantes – comme s’il fallait se tenir sur le seuil du kilinge pour revendiquer - le bras tendu et le corps légèrement incliné vers l’avant – un droit à un traitement de faveur ; je voyais maintenant la scène comme un rassemblement d’individus immobilisés à jamais dans un arrêt sur image.

Le soleil ce jour-là se leva au couchant, l’ombre des anacardiers se fit plus inquiétante, les grenadiers amoncelaient leurs fruits comme une provende sacramentelle jetée aux pieds des initiés, le ciel devint froid. Bedui le bédouin errait dans les salines en rumeur, Pandawe s’enveloppait de ténèbres moroses, je n'eus d'autre ressource que de parcourir les parcelles alentours mais mes pieds s’y prirent dans les mottes de terre. Non loin de Ruvula, j’aperçus un pêcheur à l’épervier qui se découpait sur le ciel bleu, se levant pour lancer son filet comme un veneur en haut de forme ; il se distinguait dans un étagement de couleurs jetés en aplat, donnant le sentiment que chaque masse était vissée aux éléments comme dans un tableau de Vuillard, le tout éclairé artificiellement par une lumière rasante que la mousson du sud n’avait pas encore dilatée.

Ce qui me frappa lors de mes premiers contacts avec les djinns côtiers, c’était leur goût de la pose, la belle régularité des gestes que je trouvais à peine ébauchée dans le cas des djinns du continent ; tout n’était que transport fugitif, mimiques inconscientes, désarticulations savantes, allures étranges. On sentait chez Kamanda la fermeté, la sûreté voire le despotisme de ses résolutions. Jamais une défaillance dans son art, à condition de lui donner le loisir d’exprimer ses désirs à souhait, de le gorger de sang pour obtenir de lui la promesse de causeries plus intimes. Ce n’est qu’à ce prix que le djinn trouvait le chemin qui mène au siège de toutes les expressions sensibles, pleurs et gémissements, cris et chuchotements qui expirent au moment de nous atteindre. Le kamanda partageait avec son homologue européen le goût de la parade, certains auraient aimé le voir en tunique d’acier, armé d’une vieille pétoire ouvrant la gueule et jetant sa poudre aux visages des convulsionnaires.

L’attitude spectrale du Bedui n’est pas moins caractéristique. Lorsqu’il en est saisi, le possédé se hérisse subitement comme électrisé par une commotion spinale, la nuque se déroule et se détend par brusques secousses – ce qui intimida Saïd qui, d’un seul bond se mit hors de portée de ce djinn espiègle – alors que le kamanda pivotait sur lui-même, dans une ronde sans fin jusqu’à l’embrasement enthousiaste. Le derviche, moins terrifiant, laissait ses affidés dans une position assise, les jambes étalées avant de fléchir le genou pour coudoyer le djinn. Pantomime, sursauts, émission de sons gutturaux, toujours plus étranges et inquiétants, sont procédés de djinns côtiers. Dans leur blancheur pure, comme s’ils voulaient se grandir ou se dresser pour exercer un contrôle sur les convulsions à venir, retentissant dans une liturgie économe de paroles, les derviches et autres rohani avaient, paradoxalement, un avantage sur leurs homologues du continent : ils avançaient masqués.

Ce que j’avais aimé chez Amanzi, c’était la répétition des couleurs harmonisant l’ensemble comme une composition théâtrale, le rouge des rubans et des galons, le blanc des tuniques, le jaune pâle des murs, les verts assourdis des anacardiers et des ombres – mais le mouvement des corps dansant, la rotation étourdissante créaient aussi une image dans laquelle je voyais le meilleur de Degas ou de Vuillard : n’y avait-il pas dans ces variations et dans ces jeux de perspectives – l’alternance des modelés tantôt découpés et cernés, tantôt fondus dans un pastel aux teintes préraphaélites – l’oeuvre d’un mécanisme naturel qui déforme les visages, incline vers le haut, modifiant ainsi les appuis et donnant le sentiment que le plafond s’anime, que les murs se replient vers l’intérieur, faisant du kilinge non plus le cadre du drame mais un acteur à part entière – délicieusement menaçant ?

Qui n’a jamais eu envie de faire descendre les divinités du ciel ou de les arracher à la terre ? Dans cette exaltation, c’est l’homme qui se retrouve dans le corps des dieux. C'est en frôlant les tambours vibrants qu'il devient le siège d'un djinn. Le possédé s'exprime pendant l'opération créatrice elle-même. Et la possession, faut-il le rappeler, est œuvre de création avant d'être exécution d'une partition déjà écrite. Rien n'existe en soi mais seulement durant le laps de temps où les initiés font exister des êtres en les incarnant. L'œuvre du djinn a-t-elle encore un impact - laisse-t-elle des traces - quand cessent de vrombir les tambours, lorsque l'enchantement tourne court ? Comme la danse qui porte les pas des initiés dans un vaste mouvement sans but, comme le drame qui palpite dans le cœur du guérisseur lorsque s'installe le génie, action fictive qui tente de délimiter l'île enchantée des chimères et des volitions nocturnes, la possession est une opération inachevée qu'il faut toujours recommencer. 

La parole des possédés exprime des désirs inassouvis mais elle n'est pas ces désirs, les chants qui accompagnent le rituel stimulent la furie du génie, mais ils ne sont pas cette furie, la possession est un phénomène au deuxième degré ; à l'instar de la poésie manganja qui agit sur nous en nous exhaussant au dessus de nous-même, elle induit une espèce de transmutation enthousiaste : griserie contagieuse, délassement atrabilaire, pensées vagues, penchant pour l’illimité et l’indéterminé. Car le rite est un cas d’oxymore : il révèle en effaçant, il dévoile en dérobant, il présente par l'absence, il affirme en soustrayant, il dit oui et non, il est véloce et infirme, il est forte con sordina, élan retenu, puissance contenue. La transe engage, opacifie, rend sensuel. Qu'il soit kibwengo, kinyamkera ou bedui - des races de djinns qui ne sont pas faites pour organiser le monde mais pour le rendre confus - le djinn est un des visages du mal. La possession, comme le charme qui agit en elle, est égarement.

Hakuna maoni:

Chapisha Maoni